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L'araignée d'urinoir et son amie dans le cosmos 
Nagel vs. Whitman
By Alexandre Billon Posted in Philosophie, Poésie on 12 janvier 2024
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L’araignée d’urinoir et son amie dans le cosmos

Au chapitre XI du Point de vue de nulle part, Thomas Nagel évoque sa relation (je ne trouve pas d’autre mot) avec une araignée qui semblait vivre dans l’un des urinoirs les plus proches du département de philosophie de Princeton, au début des années 1970.

Au cours d’un été, il y a plus de dix ans, alors que j’enseignais à Princeton, une grosse araignée apparut dans l’urinoir des toilettes des hommes du Hall 1879, le bâtiment qui abrite le département de Philosophie. Lorsqu’on n’utilisait pas l’urinoir, elle restait perchée sur la grille en métal, tout en bas, et lorsqu’on l’utilisait, elle essayait péniblement de s’écarter du jet, et réussissait parfois à gravir un centimètre ou deux pour atteindre un recoin du rebord en porcelaine qui ne fût pas trop mouillé. Mais d’autres fois, la chasse d’eau la surprenait, la renversait et la trempait complètement. C’était une chose qu’elle ne semblait pas apprécier et elle s’échappait toujours lorsqu’elle le pouvait. Mais c’était un urinoir qui occupait toute la largeur du sol avec une partie encastrée creuse et un rebord lisse qui avançait: elle était au-dessous du niveau du sol et ne pouvait s’échapper.

Elle survécut tant bien que mal, en se nourrissant probablement de minuscules insectes attirés par l’emplacement et, au début du trimestre d’automne, elle était toujours là. On utilisait certainement l’urinoir plus d’une centaine de fois par jour, et c’était toujours la même ruée désespérée pour s’écarter du jet. Sa vie semblait misérable et épuisante.

Peu à peu, nos rencontres commencèrent à m’oppresser. Bien entendu, c’était peut-être son habitat naturel, mais puisqu’elle était bloquée par le rebord lisse de porcelaine, elle n’avait aucun moyen de sortir même si elle l’avait voulu, et aucun moyen de dire si elle le voulait ou non. Aucun des autres habitués ne fit quoi que ce soit pour changer la situation, mais à mesure que les mois avançaient et que l’on passait de l’automne à l’hiver, après avoir longuement hésité, j’aboutis non sans une grande incertitude à la décision de la libérer. Je me disais que si l’extérieur ne lui plaisait pas ou qu’elle ne trouvait pas de quoi se nourrir, elle pourrait facilement remonter. Un jour vers la fin du trimestre, je pris une serviette en  papier sur un distributeur mural et la lui tendis. Ses pattes saisirent l’extrémité de la serviette et je la sortis en la soulevant puis la posai sur le carrelage.

Elle resta là totalement inerte. Je la touchai légèrement avec la serviette, mais rien ne se produisit. Je la poussai d’un ou deux centimètres sur le carrelage, mais elle ne réagit toujours pas. Elle semblait être paralysée. Je me sentais mal à l’aise, mais j’ai pensé que si elle ne voulait pas rester sur les carreaux à son réveil, quelques pas la remettraient. En attendant, elle était proche du mur et ne risquait pas d’être piétinée. Je suis parti, mais quand je suis revenu deux heures plus tard, elle n’avait pas bougé. Le lendemain, je l’ai retrouvée au même endroit, ses pattes rétrécies de cette manière caractéristique des araignées mortes. Son cadavre est resté là pendant une semaine, jusqu’à ce qu’ils finissent par balayer le sol (Nagel 1983/1989, ch. XI, traduction de Sonia Kromlund légèrement modifiée).

Nagel en araignée du point de vue de Nagel
Nagel en araignée du point de vue objectif de Nagel, (Odilon Redon, Araignée qui pleure, 1882)

Cette histoire est souvent citée, par des penseurs libertariens (ces anarchistes de droite qui pensent que l’impôt, c’est du vol) comme une allégorie des dangers de l’interventionnisme. En réalité, elle sert à illustrer les aspects existentiels du thème principal du livre de Nagel, le conflit entre les points de vue subjectifs et objectifs sur nous-mêmes. Il poursuit ainsi :

Cet exemple illustre les dangers qu’il y a à combiner des perspectives radicalement distinctes. Ces dangers peuvent prendre de nombreuses formes (…). Lorsqu’il s’agit de valeur, la recherche de l’objectivité peut  laisser totalement la valeur de côté. Il se peut que nous atteignions un point de vue tellement éloigné de la perspective de la vie humaine qu’il ne nous reste plus qu’à observer: rien ne semble avoir une valeur du genre de celle qu’elle semble avoir de l’intérieur; la seule chose que nous voyons, ce sont des hommes qui désirent, des hommes qui luttent — des hommes qui évaluent. Au chapitre VIII, j’ai mentionné le fait que si nous continuons à avancer à partir de l’inclination personnelle vers des valeurs objectives et vers l’éthique, il se peut que nous arrivions au nihilisme. Le problème consiste à savoir où et comment il faut s’arrêter et il se manifeste dans certaines des questions philosophiques les plus troublantes d’un point de vue personnel.

La relation embarrassante entre les perspectives intérieures et extérieures toutes deux inéluctables, accroît la difficulté qu’il y a à maintenir une attitude cohérente vis-à-vis du fait que nous existons vis-à-vis de notre mort et du sens ou de l’importance de notre vie: car une vision détachée de notre propre existence, une fois atteinte, n’est pas facilement intégrée au point de vue à partir duquel la vie est vécue. Vu de suffisamment loin, ma naissance semble accidentelle, ma vie sans but et ma mort insignifiante, mais de l’intérieur, l’idée que je n’aurais jamais pu naître me semble presque inconcevable, ma vie monstrueusement importante, et ma mort catastrophique. Bien que les deux points de vue appartiennent clairement à une seule personne – ces problèmes ne se poseraient pas s’il en était autrement – ils fonctionnent suffisamment indépendamment pour que chacun puisse surprendre l’autre, comme une identité qui a été temporairement oubliée (ibid.).

Selon Nagel, nous sommes obligés de dépasser le point de vue subjectif, notamment pour des raisons éthiques : on ne pourrait pas véritablement prendre en compte autrui, ou le prendre en compte de manière impartiale sans prendre du recul et adopter un point de vue objectif. Mais en dépassant le point de vue subjectif, on s’expose à considérer notre vie de l’extérieur, froidement, d’un point de vue aussi lointain que celui qu’on pose sur cette araignée. Et on s’expose, ainsi, à trouver notre vie aussi vaine, absurde ou misérable que nous apparait celle de cette araignée dans son urinoir (dont l’existence est peut-être tip-top, bien sûr, de son point de vue subjectif à elle).

Whitman en araignée du point de vue (omnisubjectif) de Whitman (Odilon Redon, L’araignée souriante, 1881)

À cette araignée d’urinoir, de Nagel, il faut opposer, celle, fièrement cosmique, que Whitman introduit dans les dernières éditions de Feuille d’herbe (ici dans la traduction de J. Darras, original et traduction de Gide plus bas) :

PATIENTE SILENCIEUSE L’ARAIGNÉE

Patiente silencieuse l’araignée,

Je l’ai vue dans l’isolement de son petit promontoire,

Sécréter hors de son corps une infinité de filaments

Avec lesquels elle explorait le grand vide alentour,

N’en finissant plus de les dérouler n’en finissant plus de

les produire à toute allure.

Et toi mon âme solitaire

Où tu es dans l’infinité des océans spatiaux qui t’enserrent, Tu flânes, vas au loin, lançant inlassablement, cherchant les sphères auxquelles te connecter,

Le pont tant utile finira bien un jour par être créé, l’ancre ductile par agripper,

Le fil soyeux de la toile lancé au hasard réussira enfin à adhérer, toi mon âme.

Ce que l’araignée cosmique de Whitman suggère, comme d’ailleurs son projet démocratique frappadingue, c’est qu’on peut prendre en considération des personnes ou des choses très éloignées de soi sans adopter le point de vue objectif, mais en s’appuyant sur ce que les romantiques et les premiers psychologues ont appelé l’empathie et qu’on peut appeler, plus simplement peut-être, une forme d’amour. L’empathie –l’amour– est une relation contextuelle, subjective et directe à d’autres choses que soi. Elle est un point de vue subjectif centrifuge. On dira que l’empathie ou l’amour ne vont jamais bien loin et que leur portée, contrairement à celle de points de vue plus objectifs, est limitée à nos proches. Je ne pense pas que cela soit correct. Il est plus facile, c’est vrai, d’englober beaucoup de monde en même temps en adoptant un point de vue hyper-objectif similaire à celui des sciences naturelles. Les influents philosophes longtermistes (les derniers héritiers de l’utilitarisme), parviennent ainsi, simplement en prenant beaucoup de recul, à considérer sur un pied d’égalité toutes les créatures conscientes du présent et du futur. Mais ils aboutissent alors à une morale répugnante et impraticable qui justifierait le massacre des neufs dixièmes de la (présente) humanité pour que notre espèce dure plus longtemps. Par ailleurs, et même si c’est difficile, le point de vue subjectif qui sous-tend l’amour peut embrasser large et tâcher de s’étendre de plus en plus pour approcher un point de vue non pas objectif, mais “polysubjectif”, et même, à la limite, “omnisubjectif”. A quoi ressemble le monde d’un tel point de vue ? Non pas à l’image objective, désengagée que nous en donnent les sciences depuis Galilée, qui dépeint nos vies comme des chandelles absurdes mouchées par l’infini glacé – des araignées dans un urinoir. Mais peut-être de l’Amérique des Feuilles d’herbes – et de cette araignée qui tisse son fil de bave des océans aux sphères. Ou encore à ce que Simone Weil appelle dans un texte superbe sur l’Illiade, à la “lumière de justice et d’amour” qui baigne l’épopée d’Homère.

Si le point de vue subjectif, quand il s’étend grâce à l’amour n’est pas incompatible avec l’éthique (je pense en réalité qu’il est nécessaire à celle-ci), on peut se demander s’il n’est pas en conflit avec les sciences. C’est après tout le développement des sciences modernes, bien plus que l’éthique, qui semble avoir promu le point de vue objectif et c’est d’elles que se réclament la plupart des philosophes (il y en a beaucoup) affirmant que le point de vue subjectif est presque de part en part illusoire vont jusqu’à clamer que nous ne sommes pas réellement conscients. Je crois cependant que la science n’a rien à voir là-dedans. En dépit de ce qu’ont pu croire bien des romantiques (cf. par ex. Keats sur Newton détissant l’arc-en-ciel, Goethe sur les couleurs, Poe sur la science), elle est parfaitement compatible avec l’idée que la réalité est telle qu’elle se présente à nous subjectivement. Ce qui est incompatible avec cette idée, c’est une thèse métaphysique que l’on peut qualifier de scientiste, une thèse explicitement formulée par Quine dans les années 60 mais encore très en vogue, qui prétend que la science est (sans le savoir) une forme un peu brouillonne de métaphysique.

TEXTES ORIGINAUX ET AUTRES TRADUCTION

Nagel (1983, extraits du ch. XI pp.208-209)

One Summer more than ten years ago, when I taught at Princeton, a large spider appeared in the urinal of the men’s room in 1879 Hall, a building that houses the Philosophy Department. When the urinal wasn’t in use, he would perch on the metal drain at its base, and when it was, he would try to scramble out of the way, sometimes managing to climb an inch or two up the porcelain wall at a point that wasn’t too wet. But sometimes he was caught, tumbled and drenched by the flushing torrent. He didn’t seem to like it, and always got out of the way if he could. But it was a floor-length urinal with a sunken base and a smooth overhanging lip: he was below floor level and couldn’t get out. Somehow he survived, presumably feeding on tiny insects attracted to the site, and was still there when the fall term began. The urinal must have been used more than a hundred times a day, and always it was the same desperate scramble to get out of the way. His life seemed miserable and exhausting. Gradually our encounters began to oppress me. Of course it might be his natural habitat, but because he was trapped by the smooth porcelain overhang, there was no way for him to get out even if he wanted to, and no way to tell whether he wanted to. None of the other regulars did anything to alter the situation, but as the months wore on and fall turned to winter I arrived with much uncertainty and hesitation at the decision to liberate him. I reflected that if he didn’t like it on the outside, or didn’t find enough to eat, he could easily go back. So one day toward the end of the term I took a paper towel from the wall dispenser and extended it to him. His legs grasped the end of the towel and I lifted him out and deposited him on the tile floor. He just sat there, not moving a muscle. I nudged him slightly with the towel, but nothing happened. I pushed him an inch or two along the tiles, right next to the urinal, but he still didn’t respond. He seemed to be paralyzed. I felt uneasy but thought that if he didn’t want to stay on the tiles when he came to, a few steps would put him back. Meanwhile he was close to the wall and not in danger of being trodden on. I left, but when I came back two hours later he hadn’t moved. The next day I found him in the same place, his legs shrivelled in that way characteristic of dead spiders. His corpse stayed there for a week, until they finally swept the floor.

It illustrates the hazards of combining perspectives that are radically
distinct. Those hazards take many forms; in this final chapter I shall
describe some that arise in connection with our attitude toward our own
lives.
The pursuit of objectivity with respect to value runs the risk of leaving
value behind altogether. We may reach a standpoint so removed from
the perspective of human life that all we can do is to observe: nothing
seems to have value of the kind it appears to have from inside, and all
we can see is human desires, human striving-human valuing, as an
activity or condition. In chapter 8 I alluded to the fact that if we continue
along the path that leads from personal inclination to objective
values and ethics, we may fall into nihilism. The problem is to know
where and how to stop, and it shows itself in some ofthe more personally
disturbing questions of philosophy.
The uneasy relation between inner and outer perspectives, neither of
which we can escape, makes it hard to maintain a coherent attitude
toward the fact that we exist at all, toward our deaths, and toward the
meaning or point of our lives, because a detached view of our own existence,
once achieved, is not easily made part of the standpoint from
life is lived. From far enough outside my birth seems accidental,
my life pointless, and my death insignificant, but from inside my never
having been born seems nearly unimaginable, my life monstrously
important, and my death catastrophic. Though the two viewpoints
clearly belong to one person-these problems wouldn’t arise if they
didn’t-they function independently enough so that each can come as
something of a surprise to the other, like an identity that has been temporarily
forgotten.

SANS BRUIT PATIENTE UNE ARAIGNEE (traduction Gide)

Sans bruit, patiente, une araignée…
J’ai remarqué l’endroit où elle se tenait sur un petit promontoire,
J’ai remarqué la façon dont, pour explorer l’immense vide alentour,
Elle projetait filament après filament hors d’elle-même,
Sans cesse les dévidant, sans cesse inlassablement les dépêchant,

Et toi, mon âme, là où tu te tiens,
Entourée, détachée, dans des océans infinis d’espaces,
Sans méditant, te hasardant, lançant, cherchant les sphères à quoi te rattacher,
Jusqu’à ce que le pont dont tu auras besoin soit jeté, jusqu’à l’ancre ductile tienne bon,
Jusqu’à le fil soyeux que tu lances s’accroche quelque part, ô mon âme.

(Feuilles d’herbe (1862-63)


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