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L'avenir du livre
   
By Alexandre Billon Posted in Philosophie on 20 juin 2024
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Dans un passage célèbre du Phèdre, Platon s’attaque à l’invention de l’écriture et à l’écrit. Non seulement en fournissant une sorte de prothèse mémorielle externe l’écriture a atrophié notre mémoire vive, mais les écrits manquent singulièrement de répondant :

SOCRATE

C’est que l’écriture, Phèdre, a, tout comme la peinture, un grave inconvénient. Les œuvres picturales paraissent comme vivantes ; mais, si tu les interroges, elles gardent un vénérable silence. Il en est de même des discours écrits. Tu croirais certes qu’ils parlent comme des personnes sensées ; mais, si tu veux leur demander de t’expliquer ce qu’ils disent, ils te répondent toujours la même chose. Une fois écrit, tout discours roule de tous côtés ; il tombe aussi bien chez ceux qui le comprennent que chez ceux pour lesquels il est sans intérêt ; il ne sait point à qui il faut parler ni avec qui il est bon de se taire. S’il se voit méprisé ou injustement injurié, il a toujours besoin du secours de son père, car il n’est pas par lui-même capable de se défendre ni de se secourir.

PHÈDRE

Tu dis encore ici les choses les plus justes.

[276] Courage donc, et occupons-nous d’une autre espèce de discours, frère germain de celui dont nous avons parlé ; voyons comment il naît, et de combien il surpasse en excellence et en efficacité le discours écrit.

PHÈDRE

Quel est donc ce discours et comment racontes-tu qu’il naît ?

SOCRATE

C’est le discours qui s’écrit avec la science dans l’âme de celui qui étudie ; capable de se défendre lui-même, il sait parler et se taire devant qui il convient.

PHÈDRE

Tu veux parler du discours de l’homme qui sait, de ce discours vivant et animé, dont le discours écrit, à justement parler, n’est que l’image ?

SOCRATE

C’est cela même. 

Le Phèdre, Platon

En s’attaquant à l’opposition même entre l’oral et l’écrit, Derrida a cherché à déconstruire le primat accordé au premier par Platon, primat qu’il assimile à celui, traditionnel, la présence vis-à-vis de l’absence.

L’écrivain américain de science-fiction Ken Liu, qui a aussi lu Platon, fait mieux. Sa nouvelle  Les livres dans diverses espèces  imagine les formes que pourraient prendre le livre pour une variété d’étranges extra-terrestres. L’une de ces formes suggère que la critique platonicienne ne dépend peut-être pas tant que ça, au fond, de l’opposition de l’écrit et de l’oral et pas du tout celle entre la présence et de l’absence :

Les Hespérois

Les Hespérois écrivaient à l’aide de chaînes de symboles qui représentaient les sons de leur langage, mais ont renoncé à utiliser un quelconque script.

Ils ont toujours entretenu une relation paradoxale avec l’écriture. Leurs grands philosophes la dédaignaient. Selon eux, un livre, sans rien avoir d’un esprit vivant, se disait pourtant son égal : il prononçait des sentences, délivrait des jugements moraux, décrivait des faits censément historiques ou narrait des histoires excitantes… mais il ne pouvait pas élucider les questions tel un individu réel, ni répondre à ses critiques, ni justifier son contenu.

(…)

À la mort d’un de leurs rois, d’un général ou d’un philosophe, ils cueillent l’esprit qu’abrite le corps défaillant. Les chemins de passage des ions chargés, des électrons fugitifs, des quarks étranges ou charmés sont capturés dans des matrices cristallines. Cet intellect se voit figé à l’instant précis de la séparation d’avec son propriétaire.

Ensuite commence le relevé. Avec soin et méticulosité, les maîtres cartographes assistés de nombreux apprentis retracent tous les affluents minuscules – les impressions et les intuitions qui se combinent pour former le flux et le reflux de la pensée jusqu’à donner les marées d’idées qui ont fait la grandeur de leurs auteurs.

Une fois ce processus effectué, on entame les calculs afin de prévoir les étapes ultérieures des cheminements et, ainsi, de simuler les idées suivantes. Évaluer les trajets des grands esprits gelés au sein des vastes terres inconnues de l’avenir exige les efforts des érudits hespérois les plus remarquables qui y consacrent les meilleures années de leur vie. Et quand vient l’heure de leur mort, ils se retrouvent eux aussi à faire partie de la carte du futur.

De cette façon, les meilleurs intellects de leur espèce ne meurent jamais. Pour discuter avec eux, il suffit de localiser les réponses sur leurs cartes mentales. Les Hespérois n’ont plus besoin des livres – simples symboles défunts – qu’ils écrivaient jadis, puisque les sages du passé leur demeurent accessibles en tant que penseurs, guides et explorateurs.

Plus ils consacrent de leur temps et de leurs ressources à simuler les esprits d’antan, moins les Hespérois se montrent belliqueux, au vif soulagement de leurs voisins. Il se peut que certains livres exercent bien une influence civilisatrice.

Ken Liu, La Ménagerie de Papier

Ken Liu reste ambivalent quant à la nature de ces artefacts culturels qui imitent des esprits : il suggère que ce sont des livres, mais des livres qui ne relèvent peut-être pas complètement de l’écriture.

Quoi qu’il en soit, nous disposons aujourd’hui, certes sous une forme rudimentaire, de tels livres-esprit. Je pense à certains de nos grands modèles de langage. Adam Carter a ajusté chat GTP pour qu’il s’inspire de Lucrèce. On peut l’utiliser ici :

https://chatgpt.com/g/g-gGP77T5QH-lucretius-the-epicurean-poet

Et trouver des démos et des réflexions inspirées par ses performances ici :

https://www.truesciphi.ai/p/on-the-nature-of-artificial-things

https://www.truesciphi.ai/p/the-extraordinary-ordinary

On peut imaginer la création, dans un futur très proche de livres fondés sur des intelligences artificielles, forgés par des auteurs de telle manière qu’il puissent présenter leurs idées de différentes manières (académique, grand public, sérieuse, arrogante, humble, comique), les défendre face à des objections inédites du lecteur, les applique à de nouveaux domaines, etc. On pourrait imaginer aussi des récits mus par des intelligences artificielles, où le lecteur pourrait demander à fouiller un peu plus telle scène, explorer tel ou tel aspect de l’univers du romancier, poursuivre un peu l’histoire dans le même style, etc. Ce ne sera pas des livres écrits au sens traditionnel du terme, mais ils reposeront essentiellement sur l’écriture et seront quoi qu’il en soit détachés de la présence de leur auteur. Ils ne manqueront cependant pas de répondant.


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