{"id":632,"date":"2024-04-21T20:42:48","date_gmt":"2024-04-21T18:42:48","guid":{"rendered":"https:\/\/fomblard.fr\/?p=632"},"modified":"2024-04-22T10:32:09","modified_gmt":"2024-04-22T08:32:09","slug":"le-seul-organe-de-contact-avec-la-realite-est-lamour","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/fomblard.fr\/index.php\/2024\/04\/21\/le-seul-organe-de-contact-avec-la-realite-est-lamour\/","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0Le seul organe de contact avec la r\u00e9alit\u00e9 est l\u2019amour\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Borges amoureux<\/h2>\n\n\n\n<p>Dans <a href=\"https:\/\/www.penguinrandomhouse.com\/books\/678831\/the-rigor-of-angels-by-william-egginton\/\">sa m\u00e9ditation uber-kantienne<\/a> sur les vies de Heisenberg et Borges\u2026et Kant, William Egginton sugg\u00e8re que l\u2019\u00e9crivain argentin a brutalement chang\u00e9 d\u2019avis concernant la r\u00e9alit\u00e9 du monde avant d\u2019atteindre la trentaine. \u00c9pris de la po\u00e9tesse Norah Lange qui le comparait, uber-po\u00e9tiquement, \u00e0 la ros\u00e9e qu\u2019on trouve sur une fleur, Borges v\u00e9cut le d\u00e9but de l\u2019ann\u00e9e 1926 dans une humeur extatique qui au dire, de ses amis, ne lui ressemblait pas. Plus connu pour son obsession morbide du n\u00e9ant, il r\u00e9digea cette ann\u00e9e-l\u00e0 un essai (d\u00e9savou\u00e9 depuis) sur l\u2019<em>\u00c9criture de la f\u00e9licit\u00e9<\/em>, o\u00f9 il affirmait l\u2019impossibilit\u00e9 de concevoir \u00ab&nbsp;la n\u00e9gation de toute conscience, de toute sensation, de toute diff\u00e9renciation dans le temps ou l&#8217;espace (ma traduction<a id=\"_ftnref1\" href=\"#_ftn1\">[1]<\/a>).&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"298\" height=\"450\" src=\"https:\/\/fomblard.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/image2.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-634\" srcset=\"https:\/\/fomblard.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/image2.jpeg 298w, https:\/\/fomblard.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/image2-199x300.jpeg 199w\" sizes=\"(max-width: 298px) 100vw, 298px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s une f\u00eate de printemps o\u00f9 la po\u00e9tesse lui pr\u00e9f\u00e9ra ostensiblement un m\u00e9chant rival, l\u2019\u00e9crivain, Oliverio Girondo, Borges fera entendre un autre son de cloche.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote\">\n<p>Le plus grand des sorciers, selon un passage m\u00e9morable de Novalis, serait celui qui s\u2019ensorcellerait au point de prendre ses propres fantasmagories pour des apparitions autonomes. Ne serait-ce pas l\u00e0 notre cas ? Je pr\u00e9sume qu\u2019il en est bien ainsi. C\u2019est nous \u2013 la divinit\u00e9 indivise qui op\u00e8re en nous \u2013 qui avons r\u00eav\u00e9 l\u2019univers. Nous l\u2019avons r\u00eav\u00e9 solide, myst\u00e9rieux, visible, omnipr\u00e9sent dans l\u2019espace et fixe dans le temps&nbsp;; mais nous avons permis qu\u2019il y e\u00fbt \u00e0 jamais dans son architecture de minces interstices de d\u00e9raison, pour attester sa fausset\u00e9.<\/p>\n<cite>Les avatars de la tortue<\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Les interstices de d\u00e9raison auxquels Borges fait allusion, qui attestent selon lui de l\u2019irr\u00e9alit\u00e9 du monde, sont diverses antinomies et paradoxes, en particulier, ceux auxquels Z\u00e9non d\u2019\u00c9l\u00e9e donna son nom. On le voit sur cette image<a href=\"#_ftn2\" id=\"_ftnref2\">[2]<\/a>, pour qu\u2019Achille rattrape la tortue, il faut d\u00e9j\u00e0 qu\u2019il arrive au point o\u00f9 elle se trouve pr\u00e9sentement, mais quand il y arrivera, elle sera d\u00e9j\u00e0 un peu plus loin, et le m\u00eame probl\u00e8me se posera, de nouveau, \u00e0 l\u2019infini&#8230; Ce qui semble impliquer, de mani\u00e8re paradoxale, qu\u2019Achille ne pourra jamais rattraper la tortue.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-table\"><table><tbody><tr><td><\/td><\/tr><tr><td><\/td><td><\/td><\/tr><\/tbody><\/table><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/fomblard.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/image3-1024x1024.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-635\" srcset=\"https:\/\/fomblard.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/image3-1024x1024.png 1024w, https:\/\/fomblard.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/image3-300x300.png 300w, https:\/\/fomblard.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/image3-150x150.png 150w, https:\/\/fomblard.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/image3-768x768.png 768w, https:\/\/fomblard.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/image3-500x500.png 500w, https:\/\/fomblard.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/image3-1000x1000.png 1000w, https:\/\/fomblard.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/image3.png 1050w\" sizes=\"(max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Un peu comme certains cherchent des \u00ab&nbsp;glitches&nbsp;\u00bb ou des bugues dans le r\u00e9seau des apparences pour prouver que l\u2019on vit dans une simulation, Borges voyait dans les paradoxes de Z\u00e9non des preuves de \u00ab&nbsp;la nature hallucinatoire&nbsp;\u00bb de la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La r\u00e9alit\u00e9 comme valeur et le sens de la r\u00e9alit\u00e9 comme \u00e9motion<\/h2>\n\n\n\n<p>Cet \u00e9trange revirement du Borges amoureux et certain de la r\u00e9alit\u00e9 du monde au Borges \u00e9conduit, qui perd toute confiance en celle-ci, soul\u00e8ve une belle question de psychologie de la m\u00e9taphysique&nbsp;: celle du lien entre humeurs ou \u00e9motions d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et sens de la r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019autre. Serait-il possible qu\u2019on per\u00e7oive mieux, ou plus intens\u00e9ment, la r\u00e9alit\u00e9 du monde dans certains \u00e9tats affectifs que dans d\u2019autres&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote\">\n<p>J\u2019ai un gros rhume, disait Pessoa<br>Et tout le monde sait comme les gros rhumes<br>Alt\u00e8rent le syst\u00e8me de l\u2019univers.<br>Ils nous f\u00e2chent avec la vie,<br>Et nous font \u00e9ternuer jusqu\u2019\u00e0 la m\u00e9taphysique<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Cette hypoth\u00e8se n\u2019est pas absurde du tout. Apr\u00e8s tout, qu\u2019est-ce qu\u2019une \u00e9motion&nbsp;? Il s\u2019agit, selon une d\u00e9finition relativement consensuelle, d\u2019une mani\u00e8re d\u2019appr\u00e9hender la valeur des choses. La peur de ce chien me le pr\u00e9sente comme <em>dangereux<\/em>, la col\u00e8re me pr\u00e9sente ces paroles comme <em>un affront<\/em>, des sentiments esth\u00e9tiques me pr\u00e9sentent cet arbre comme <em>magnifique<\/em>, le d\u00e9go\u00fbt me pr\u00e9sente cet attentat comme <em>moralement r\u00e9pugnant, etc<\/em>. Pour que notre impression de r\u00e9alit\u00e9, notre \u00ab&nbsp;sens de la r\u00e9alit\u00e9&nbsp;\u00bb soit une \u00e9motion il faudrait donc que l\u2019existence soir une valeur.<\/p>\n\n\n\n<p>Il existe justement une tr\u00e8s longue et respectable tradition qui, de Platon \u00e0 Spinoza, a fait de l\u2019existence une valeur, et m\u00eame une valeur positive \u2014 &nbsp;dans les mots de Saint-Anselme de Canterbury, une \u00ab&nbsp;perfection&nbsp;\u00bb. Cette id\u00e9e que l\u2019existence est une valeur a d\u2019ailleurs le m\u00e9rite de fournir une explication tr\u00e8s simple \u00e0 la question sublime \u00ab&nbsp;Pourquoi y a-t-il quelque chose plut\u00f4t que rien&nbsp;?&nbsp;\u00bb&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<ul>\n<li>Pourquoi y a-t-il quelque chose plut\u00f4t que rien&nbsp;?&nbsp;<\/li>\n\n\n\n<li>&nbsp;Parce que l\u2019existence est bonne et par d\u00e9finition ce qui est bien est de qui <em>doit<\/em> \u00eatre.<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p>Dans de nombreux articles et plusieurs monographies, le philosophe canadien John Leslie a d\u00e9fendu cette r\u00e9ponse en tentant de la dissocier de l\u2019id\u00e9e d\u2019un Dieu cr\u00e9ateur (et bon). Le monde existe parce que son existence est bonne et que ce qui est bien doit \u00eatre, <em>pas<\/em> parce qu\u2019un cr\u00e9ateur s\u2019est dit s\u2019est dit \u00ab&nbsp;tiens, l\u2019existence du monde serait bonne, or ce qui est bon, n\u2019est-ce pas, doit \u00eatre, si j\u2019allais donc de ce pas le cr\u00e9er pour \u00eatre un bon cr\u00e9ateur qui fait des choses qui sont bonnes&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, bien au-del\u00e0 de l\u2019anecdote du revirement de Borges, cette hypoth\u00e8se de l\u2019existence comme \u00e9motion et du sens de l\u2019existece comme \u00e9motion trouve un certain appui empirique en psychopathologie. Il existe une condition pathologique, la d\u00e9personnalisation (aka \u00ab&nbsp;trouble de d\u00e9personnalisation et de d\u00e9r\u00e9alisation&nbsp;\u00bb dans le DSM-V) caract\u00e9ris\u00e9e par l\u2019impression persistante de l\u2019irr\u00e9alit\u00e9 des choses (de soi, du monde ext\u00e9rieur, et m\u00eame, parfois, du temps). Cette pathologie a par ailleurs \u00e9t\u00e9 con\u00e7ue par bien des cliniciens, d\u00e8s sa d\u00e9couverte, comme un trouble de l\u2019affectivit\u00e9 (Dugas 1998, Deny et Camus 1905, Oesterrich 1908). Elle est toujours ainsi caract\u00e9ris\u00e9e par de nombreux philosophes et neuroscientifiques aujourd\u2019hui (notramment Phillip Gerrans 2019 et Nick Medford 2012). Dans un manuscrit non encore publi\u00e9, le philosophe Richar Dub s\u2019est appuy\u00e9 notamment sur ce constat pour d\u00e9fendre l\u2019id\u00e9e que le sens de la r\u00e9alit\u00e9 est en effet une \u00e9motion (cf. aussi Dub 2023).<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Ambivalence de la r\u00e9alit\u00e9<\/h2>\n\n\n\n<p>M\u00eame si, pour dire vrai, cela m\u2019emb\u00eate un peu, je ne crois pas que cette hypoth\u00e8se de l\u2019existence comme valeur et du sens de la r\u00e9alit\u00e9 comme une \u00e9motion tienne. Tout d\u2019abord, il est malheureusement loin d\u2019\u00eatre clair, en r\u00e9alit\u00e9, que l\u2019existence soit une valeur. Il semble en effet qu\u2019elle peut \u00eatre d\u00e9crite comme bonne ou mauvaise selon qu&#8217;on l&#8217;appr\u00e9cie ou non. De la m\u00eame mani\u00e8re, il semble que l\u2019impression d&#8217;existence ou de r\u00e9alit\u00e9 peut \u00eatre correctement d\u00e9crite, selon les contextes, comme ayant une valence positive ou n\u00e9gative. Si, par exemple, Rousseau d\u00e9crit le sentiment d&#8217;existence comme une \u00e9motion positive qui repr\u00e9sente une valeur positive, d&#8217;autres, tels que Sartre et de nombreux philosophes bouddhistes, d\u00e9crivent l&#8217;existence comme essentiellement n\u00e9gative et le sentiment d&#8217;existence comme un sentiment naus\u00e9eux et\/ou inauthentique et trompeur (sur le bouddhisme, voir Siderits 2007). (De mani\u00e8re amusante Schopenhauer consid\u00e9rait qu\u2019on \u00e9tait tous amen\u00e9s \u00e0 la philosophie par le constat paradoxal (rappelez vous le bien est par d\u00e9finition de qui doit \u00eatre) du caract\u00e8re r\u00e9pugnant de l\u2019existence).<\/p>\n\n\n\n<p>Comparez l\u2019aimable Rousseau dans sa cinqui\u00e8me promenade&nbsp;avec ce bougon (et sans doute l\u00e9g\u00e8rement barbouill\u00e9) de Sartre&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote\">\n<p>&nbsp;Le&nbsp;<em>sentiment<\/em>&nbsp;de l&#8217;existence d\u00e9pouill\u00e9 de&nbsp;<em>toute autre<\/em>&nbsp;affection&nbsp;<em>est<\/em>&nbsp;par&nbsp;<em>lui<\/em>&#8211;<em>m\u00eame<\/em>&nbsp;un&nbsp;<em>sentiment pr\u00e9cieux<\/em>&nbsp;de&nbsp;<em>contentement<\/em>&nbsp;et de paix (Rousseau, Promenades du r\u00eaveur solitaire).<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"563\" height=\"369\" src=\"https:\/\/fomblard.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/image7.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-639\" srcset=\"https:\/\/fomblard.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/image7.png 563w, https:\/\/fomblard.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/image7-300x197.png 300w\" sizes=\"(max-width: 563px) 100vw, 563px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Figure 2 Rousseau offrant des anti\u00e9m\u00e9tiques naturels \u00e0 Sartre<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote\">\n<p>Jamais, avant ces derniers jours, je n&#8217;avais pressenti ce que voulait dire \u00ab exister \u00bb. J&#8217;\u00e9tais comme les autres, comme ceux qui se prom\u00e8nent au bord de la mer dans leurs habits de printemps. Je disais comme eux \u00ab la mer est verte ; ce point blanc, l\u00e0-haut, c&#8217;est une mouette \u00bb, mais je ne sentais pas que \u00e7a existait, que la mouette \u00e9tait une mouette existante \u00bb ; \u00e0 l&#8217;ordinaire l&#8217;existence se cache. (\u2026) Si l&#8217;on m&#8217;avait demand\u00e9 ce que c&#8217;\u00e9tait que l&#8217;existence, j&#8217;aurais r\u00e9pondu de bonne foi que \u00e7a n&#8217;\u00e9tait rien, tout juste une forme vide qui venait s&#8217;ajouter aux choses du dehors, sans rien changer \u00e0 leur nature. Et puis voil\u00e0 : tout d&#8217;un coup, c&#8217;\u00e9tait l\u00e0, c&#8217;\u00e9tait clair comme le jour : l&#8217;existence s&#8217;\u00e9tait soudain d\u00e9voil\u00e9e. Elle avait perdu son allure inoffensive de cat\u00e9gorie abstraite : c&#8217;\u00e9tait la p\u00e2te m\u00eame des choses, cette racine \u00e9tait p\u00e9trie dans de l&#8217;existence. Ou plut\u00f4t la racine, les grilles du jardin, le banc, le gazon rare de la pelouse, tout \u00e7a s&#8217;\u00e9tait \u00e9vanoui ; la diversit\u00e9 des choses, leur individualit\u00e9 n&#8217;\u00e9tait qu&#8217;une apparence, un vernis. Ce vernis avait fondu, il restait des masses monstrueuses et molles, en d\u00e9sordre \u2014 nues d&#8217;une effrayante et obsc\u00e8ne nudit\u00e9. (\u2026) Nous \u00e9tions un tas d&#8217;existants g\u00ean\u00e9s, embarrass\u00e9s de nous-m\u00eames, nous n&#8217;avions pas la moindre raison d&#8217;\u00eatre l\u00e0, ni les uns ni les autres, chaque existant, confus, vaguement inquiet, se sentait de trop par rapport aux autres. De trop. c&#8217;\u00e9tait le seul rapport que je pusse \u00e9tablir entre ces arbres, ces grilles, ces cailloux. En vain cherchais-je \u00e0 compter les marronniers, et les situer par rapport \u00e0 la Vell\u00e9da, \u00e0 comparer leur hauteur avec celle des platanes : chacun d&#8217;eux s&#8217;\u00e9chappait des relations o\u00f9 je cherchais \u00e0 l&#8217;enfermer, s&#8217;isolait, d\u00e9bordait. Ces relations (que je m&#8217;obstinais \u00e0 maintenir pour retarder l&#8217;\u00e9croulement du monde humain, des mesures, des quantit\u00e9s, des directions) j&#8217;en sentais l&#8217;arbitraire ; elles ne mordaient plus sur les choses. De trop, le marronnier, l\u00e0 en face de moi un peu sur la gauche. De trop la Vell\u00e9da&#8230;<br>Et moi \u2014 veule, alangui, obsc\u00e8ne, dig\u00e9rant, ballottant de mornes pens\u00e9es \u2014 moi aussi j&#8217;\u00e9tais de trop. Heureusement, je ne le sentais pas, je le comprenais surtout, mais j&#8217;\u00e9tais mal \u00e0 l&#8217;aise parce que j&#8217;avais peur de le sentir (encore \u00e0 pr\u00e9sent j&#8217;en ai peur \u2014 j&#8217;ai peur que \u00e7a ne me prenne par le derri\u00e8re de ma t\u00eate et que \u00e7a ne me soul\u00e8ve comme une lame de fond). Je r\u00eavais vaguement de me supprimer, pour an\u00e9antir au moins une de ces existences superflues. Mais ma mort m\u00eame e\u00fbt \u00e9t\u00e9 de trop. De trop, mon cadavre, mon sang sur ces cailloux, entre ces plantes, au fond de ce jardin souriant. Et la chair rong\u00e9e e\u00fbt \u00e9t\u00e9 de trop dans la terre qui l&#8217;e\u00fbt re\u00e7ue et mes os, enfin, nettoy\u00e9s, \u00e9corc\u00e9s, propres et nets comme des dents eussent \u00e9t\u00e9 de trop : j&#8217;\u00e9tais de trop pour l&#8217;\u00e9ternit\u00e9. (\u2026) En ce moment m\u00eame &#8211; c&#8217;est affreux &#8211; si j&#8217;existe, c&#8217;est parce que j&#8217;ai horreur d&#8217;exister. C&#8217;est moi, c&#8217;est moi qui me tire du n\u00e9ant auquel j&#8217;aspire: la haine, le d\u00e9go\u00fbt d&#8217;exister, ce sont autant de mani\u00e8res de me faire exister, de m&#8217;enfoncer dans l&#8217;existence. <\/p>\n<cite>La Naus\u00e9e<\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Plut\u00f4t qu\u2019une valeur, l\u2019existence me semble \u00eatre plut\u00f4t une condition de la valeur (positive ou n\u00e9gative) des choses&nbsp;: exister en soi n\u2019est ni bon ni mauvais, mais pour \u00eatre vraiment bon ou mauvais, il faut exister. L\u2019existence est, pour le dire autrement, ant\u00e9c\u00e9dent de la valeur, une \u00ab&nbsp;proto-valeur&nbsp;\u00bb ou une \u00ab&nbsp;archi-valeur&nbsp;\u00bb, pas une valeur. Cela me semble du reste confirm\u00e9 par l\u2019observation plus fine de la d\u00e9personnalisation. M\u00eame si les sujets qui en souffrent se plaignent souvent de ne plus ressentir d\u2019\u00e9motions (\u00ab&nbsp;embrasser mon mari, c\u2019est comme embrasser une table dit une patiente de Dugas et Moutier (1911), pas le moindre frisson&nbsp;\u00bb) leur probl\u00e8me semble bien plus profond. Tout d\u2019abord, ils semblent bien, de l\u2019ext\u00e9rieur au moins, ressentir des \u00e9motions. Leur conditions semble plut\u00f4t s\u2019expliquer par le fait fait qu\u2019ils ne se sentent pas <em>concern\u00e9s<\/em> par ces pseudo-\u00e9motions. D\u2019une certaine mani\u00e8re, on pourrait dire qu\u2019ils per\u00e7oivent bien les valeurs autour d\u2019eux et en eux, mais qu\u2019il ne se sentent pas concern\u00e9s par celles-ci. Lorsque la pointe d\u2019une \u00e9pingle s\u2019enfonce dans leur peau, ils per\u00e7oivent le danger, retirent leur bras, mais d\u2019une certaine mani\u00e8re, ce danger ne leur para\u00eet pas compter.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">L\u2019amour et les valeurs<\/h2>\n\n\n\n<p>Pour comprendre ce qu\u2019il se passe ici, et, plus fondamentalement, le lien entre sens de la r\u00e9alit\u00e9 et \u00e9motions, il faut faire un pas de c\u00f4t\u00e9 et m\u00e9diter sur la mani\u00e8re dont nous apparaissent ordinairement les valeurs. Typiquement, si un chien m\u00e9chant s\u2019approche de moi en aboyant dangereusement, cela me semble <em>compter pour moi, <\/em>bien s\u00fbr, mais cela me semble du coup <em>compter tout court<\/em>. Un peu comme ce magazine qui me semble visuellement <em>\u00e0 gauche de moi<\/em> me semble en r\u00e9alit\u00e9, visuellement, <em>\u00e0 gauche tout court<\/em>. On peut exprimer cela en disant que ph\u00e9nom\u00e9nologiquement, je suis implicitement le centre spatial du monde (le magazine \u00e0 gauche de moi est \u00e0 gauche tout court) et aussi le centre axiologique du monde (ce qui semble compter pour moi semble compter tout court). Si je lis par contre dans le journal que JP, le maire de Trifouilly-les-Oies s\u2019est fait attaquer par un chien (je lis ce genre de journaux), cela me semblera certes compter pour lui, mais pas forc\u00e9ment compter tout court. En ce sens, JP ne me semble pas \u00eatre, normalement, le centre du monde.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai dit normalement parce que cela peut changer. Imaginez que j\u2019aime JP, que ce soit d\u2019amiti\u00e9, d\u2019amour \u00e9rotique, romantique ou chr\u00e9tien, dans ce cas ce qui compte pour JP me semblera assur\u00e9ment comptera assur\u00e9ment tout court. Ce qui me semble bien pour lui me semblera par exemple bien tout court.<a href=\"#_ftn3\" id=\"_ftnref3\">[3]<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;Iris Murdoch dit \u00e0 plusieurs endroits que l\u2019amour est l\u2019exp\u00e9rience la plus d\u00e9rangeante parce qu\u2019elle d\u00e9place le centre du monde et fait prendre consciente d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 s\u00e9par\u00e9e. On peut en effet, en s\u2019inspirant de la grande philosophe et romanci\u00e8re anglaise Iris Murdoch, d\u00e9finir l\u2019amour, au sens le plus large qui soit, comme la r\u00e9alisation que ce qui compte pour quelqu\u2019un d\u2019autre compte tout court. La r\u00e9alisation qu\u2019autrui est, en ce sens, le centre du monde.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote\">\n<p>Tomber amoureux est pour bien des gens leur exp\u00e9rience la plus intense, apportant avec une certitude quasi religieuse, et celle qui est la plus d\u00e9rangeante,&nbsp; car elle d\u00e9place le centre du monde de soi vers un autre endroit.<\/p>\n<cite>Metaphysics as a guide to morals<\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote\">\n<p>[C\u2019est] l&#8217;exp\u00e9rience la plus extraordinaire et la plus \u00e9difiante de leur vie, par laquelle le centre ph\u00e9nom\u00e9nal est soudainement d\u00e9pouill\u00e9 de son soi, et l&#8217;ego r\u00eaveur prend dans un choc conscience d&#8217;une r\u00e9alit\u00e9 enti\u00e8rement s\u00e9par\u00e9e<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">L\u2019amour comme sens de la r\u00e9alit\u00e9<\/h2>\n\n\n\n<p>Quel lien avec le sens de la r\u00e9alit\u00e9&nbsp;? J\u2019ai dit que l\u2019existence \u00e9tait une archi-valeur et pas une valeur. L\u2019amour au sens o\u00f9 je l\u2019ai d\u00e9fini n\u2019est pas une \u00e9motion, mais quelque chose de plus fondamental, une archi-\u00e9motion, qui place et d\u00e9place le centre du monde pour pour rendre possible l\u2019appr\u00e9hension de vraies valeurs, de choses qui comptent tout court. Je voudrais lier ces deux points en sugg\u00e9rant que ce qui nous fait prendre conscience de la r\u00e9alit\u00e9 des choses, le sens de la r\u00e9alit\u00e9 est pr\u00e9cis\u00e9ment l\u2019amour.<\/p>\n\n\n\n<p>A partir de 17 ans, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 &nbsp;tourment\u00e9 par des doutes sceptiques qui m\u2019ont tr\u00e8s vite amen\u00e9 \u00e0 la philosophie. A 20 ans, peu apr\u00e8s la mort de mon p\u00e8re, je suis tomb\u00e9 sur cette phrase dans les carnets de Simone Weil \u2013 l\u2019un des plus beaux aphorismes de la Terre de l\u2019Univers et de Marseille, o\u00f9 elle l\u2019a r\u00e9dig\u00e9&nbsp;\u2013qui d\u00e9crivait parfaitement mon sentiment.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote\">\n<p>L\u2019esprit n\u2019est forc\u00e9 de croire \u00e0 l\u2019existence de rien (subjectivisme, id\u00e9alisme absolu,\u00a0solipsisme, scepticisme : voir les Upanishads, les Tao\u00efstes et Platon, qui, tous, usent de cette attitude philosophique \u00e0 titre de purification). C\u2019est pourquoi le seul organe de contact avec l\u2019existence est l\u2019acceptation, l\u2019amour. C\u2019est pourquoi beaut\u00e9 et r\u00e9alit\u00e9 sont identiques. C\u2019est pourquoi la joie et le sentiment de r\u00e9alit\u00e9 sont identique.<\/p>\n<cite>Simone Weil, Carnets<\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"902\" src=\"https:\/\/fomblard.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/image1.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-633\" srcset=\"https:\/\/fomblard.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/image1.jpeg 1024w, https:\/\/fomblard.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/image1-300x264.jpeg 300w, https:\/\/fomblard.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/image1-768x677.jpeg 768w\" sizes=\"(max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Plus tard, je suis sans le vouloir revenu des centaines de fois \u00e0 cet aphorisme, et j\u2019ai sans bien m\u2019en rendre compte commenc\u00e9 une (courte) collection de citations allant dans le m\u00eame sens (je pense \u00e0 Rilke notamment <a href=\"https:\/\/www.babelio.com\/livres\/Jaccottet-Rilke--Monographie\/216243\">disant qu\u2019en tombant amoureux de Lou Andrea Salome, il eut l\u2019impression pour la premi\u00e8re fois de rencontrer quelqu\u2019un d\u2019absolument r\u00e9el<\/a>). Peut-\u00eatre que l\u2019amour est en effet le sens de la r\u00e9alit\u00e9. L\u2019amour de soi (rien de mal l\u00e0-dedans), le sens de sa r\u00e9alit\u00e9. L\u2019amour d\u2019untel, le sens de sa r\u00e9alit\u00e9. Et m\u00eame&nbsp;: <a href=\"https:\/\/www.revue-klesis.org\/pdf\/klesis-52-virtuel-billon-cosmos-des-brindilles-un-sublime-pour-notre-epoque.pdf\">l\u2019amour des pierres et des brindilles, des pince-oreilles et des balais brosse<\/a> le sens de leur r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 eux.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\" id=\"_ftn1\"><strong>[1]<\/strong><\/a> Anal\u00f3gicamente, no es imposible que la nada de nuestro yo (la negaci\u00f3n de toda conciencia, de toda sensaci\u00f3n, de toda diferenciaci\u00f3n en el tiempo o en el espacio) sea una realidad. Lo cierto es que ni podemos imagin\u00e1rnosla ni menos ubicar en ella la dicha: satisfacci\u00f3n de la voluntad, no su perdimiento.<br>Analogously, it is not impossible that the nothingness of our self (the negation of all consciousness, all sensation, all differentiation in time or space) may be a reality. What is certain is that we can neither imagine it nor much less locate in it bliss: satisfaction of the will, not its loss<br><br>Analogiquement, il n&#8217;est pas impossible que le n\u00e9ant de notre moi (la n\u00e9gation de toute conscience, de toute sensation, de toute diff\u00e9renciation dans le temps ou l&#8217;espace) soit une r\u00e9alit\u00e9. Ce qui est certain, c&#8217;est que nous ne pouvons ni l&#8217;imaginer ni encore moins y situer la f\u00e9licit\u00e9 : la satisfaction de la volont\u00e9, non sa perte.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref2\" id=\"_ftn2\">[2]<\/a> Cr\u00e9\u00e9e par Grandjean, Martin (2014), disponible sur Wikipedia.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref3\" id=\"_ftn3\">[3]<\/a> De mani\u00e8re surprenante, cela ne semble pas marcher pour la haine. Si je le hais ce qui me semble mauvais pour lui me semblera sans doute bon pour moi, ou (s\u2019il est m\u00e9chant et fait du mal \u00e0 d\u2019autres) bon pour ceux \u00e0 qui il nuit, j\u2019ai du mal \u00e0 imaginer que cela puisse me sembler bon tout court.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&#8220;On peut douter de tout (&#8230;), c&#8217;est pourquoi le seul organe de contact avec la r\u00e9alit\u00e9 est l&#8217;amour. C\u2019est aussi pourquoi ce qui est r\u00e9el est beau (Weil, Carnets).&#8221;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":639,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"jetpack_post_was_ever_published":false,"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":true,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","enabled":false}}},"categories":[1,2],"tags":[],"jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/fomblard.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/image7.png","jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/paQFcA-ac","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/fomblard.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/632"}],"collection":[{"href":"https:\/\/fomblard.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/fomblard.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/fomblard.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/fomblard.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=632"}],"version-history":[{"count":11,"href":"https:\/\/fomblard.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/632\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":650,"href":"https:\/\/fomblard.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/632\/revisions\/650"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/fomblard.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/639"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/fomblard.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=632"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/fomblard.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=632"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/fomblard.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=632"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}