{"id":589,"date":"2024-01-12T16:00:14","date_gmt":"2024-01-12T15:00:14","guid":{"rendered":"http:\/\/fomblard.fr\/?p=589"},"modified":"2024-01-14T12:22:27","modified_gmt":"2024-01-14T11:22:27","slug":"laraignee-durinoir-et-son-amie-dans-le-cosmos","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/fomblard.fr\/index.php\/2024\/01\/12\/laraignee-durinoir-et-son-amie-dans-le-cosmos\/","title":{"rendered":"L&#8217;araign\u00e9e d&#8217;urinoir et son amie dans le cosmos&nbsp;"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">L&#8217;araign\u00e9e d&#8217;urinoir et son amie dans le cosmos<\/h2>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Au chapitre XI du<em> Point de vue de nulle part, <\/em>Thomas Nagel \u00e9voque sa relation (je ne trouve pas d\u2019autre mot) avec une araign\u00e9e qui semblait vivre  dans l&#8217;un des urinoirs les plus proches du d\u00e9partement de philosophie de Princeton, au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote\"><p>Au cours d&#8217;un \u00e9t\u00e9, il y a plus de dix ans, alors que j&#8217;enseignais \u00e0 Princeton, une grosse araign\u00e9e apparut dans l&#8217;urinoir des toilettes des hommes du Hall 1879, le b\u00e2timent qui abrite le d\u00e9partement de Philosophie. Lorsqu&#8217;on n&#8217;utilisait pas l&#8217;urinoir, elle restait perch\u00e9e sur la grille en m\u00e9tal, tout en bas, et lorsqu&#8217;on l&#8217;utilisait, elle essayait p\u00e9niblement de s&#8217;\u00e9carter du jet, et r\u00e9ussissait parfois \u00e0 gravir un centim\u00e8tre ou deux pour atteindre un recoin du rebord en porcelaine qui ne f\u00fbt pas trop mouill\u00e9. Mais d&#8217;autres fois, la chasse d&#8217;eau la surprenait, la renversait et la trempait compl\u00e8tement. C&#8217;\u00e9tait une chose qu&#8217;elle ne semblait pas appr\u00e9cier et elle s&#8217;\u00e9chappait toujours lorsqu&#8217;elle le pouvait. Mais c&#8217;\u00e9tait un urinoir qui occupait toute la largeur du sol avec une partie encastr\u00e9e creuse et un rebord lisse qui avan\u00e7ait: elle \u00e9tait au-dessous du niveau du sol et ne pouvait s&#8217;\u00e9chapper.<\/p><p>Elle surv\u00e9cut tant bien que mal, en se nourrissant probablement de minuscules insectes attir\u00e9s par l&#8217;emplacement et, au d\u00e9but du trimestre d&#8217;automne, elle \u00e9tait toujours l\u00e0. On utilisait certainement l&#8217;urinoir plus d&#8217;une centaine de fois par jour, et c&#8217;\u00e9tait toujours la m\u00eame ru\u00e9e d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e pour s&#8217;\u00e9carter du jet. Sa vie semblait mis\u00e9rable et \u00e9puisante.<\/p><p>Peu \u00e0 peu, nos rencontres commenc\u00e8rent \u00e0 m&#8217;oppresser. Bien entendu, c&#8217;\u00e9tait peut-\u00eatre son habitat naturel, mais puisqu&#8217;elle \u00e9tait bloqu\u00e9e par le rebord lisse de porcelaine, elle n&#8217;avait aucun moyen de sortir m\u00eame si elle l&#8217;avait voulu, et aucun moyen de dire si elle le voulait ou non. Aucun des autres habitu\u00e9s ne fit quoi que ce soit pour changer la situation, mais \u00e0 mesure que les mois avan\u00e7aient et que l&#8217;on passait de l&#8217;automne \u00e0 l&#8217;hiver, apr\u00e8s avoir longuement h\u00e9sit\u00e9, j&#8217;aboutis non sans une grande incertitude \u00e0 la d\u00e9cision de la lib\u00e9rer. Je me disais que si l&#8217;ext\u00e9rieur ne lui plaisait pas ou qu&#8217;elle ne trouvait pas de quoi se nourrir, elle pourrait facilement remonter. Un jour vers la fin du trimestre, je pris une serviette en &nbsp;papier sur un distributeur mural et la lui tendis. Ses pattes saisirent l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 de la serviette et je la sortis en la soulevant puis la posai sur le carrelage.<\/p><p>Elle resta l\u00e0 totalement inerte. Je la touchai l\u00e9g\u00e8rement avec la serviette, mais rien ne se produisit. Je la poussai d&#8217;un ou deux centim\u00e8tres&nbsp;sur le carrelage, mais elle ne r\u00e9agit toujours pas. Elle semblait \u00eatre paralys\u00e9e. Je me sentais mal \u00e0 l&#8217;aise, mais j&#8217;ai pens\u00e9 que si elle ne voulait pas rester sur les carreaux \u00e0 son r\u00e9veil, quelques pas la remettraient. En attendant, elle \u00e9tait proche du mur et ne risquait pas d&#8217;\u00eatre pi\u00e9tin\u00e9e. Je suis parti, mais quand je suis revenu deux heures plus tard, elle n&#8217;avait pas boug\u00e9. Le lendemain, je l&#8217;ai retrouv\u00e9e au m\u00eame endroit, ses pattes r\u00e9tr\u00e9cies de cette mani\u00e8re caract\u00e9ristique des araign\u00e9es mortes. Son cadavre est rest\u00e9 l\u00e0 pendant une semaine, jusqu&#8217;\u00e0 ce qu&#8217;ils finissent par balayer le sol (Nagel 1983\/1989, ch. XI, traduction de Sonia Kromlund l\u00e9g\u00e8rement modifi\u00e9e).<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"748\" height=\"993\" src=\"https:\/\/fomblard.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/68573-redonaraigneepleure.jpg\" alt=\"Nagel en araign\u00e9e du point de vue de Nagel\" class=\"wp-image-584\" srcset=\"https:\/\/fomblard.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/68573-redonaraigneepleure.jpg 748w, https:\/\/fomblard.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/68573-redonaraigneepleure-226x300.jpg 226w\" sizes=\"(max-width: 748px) 100vw, 748px\" \/><figcaption>Nagel en araign\u00e9e du point de vue objectif de Nagel, (Odilon Redon, <em>Araign\u00e9e qui pleure<\/em>, 1882) <\/figcaption><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p>Cette histoire est souvent cit\u00e9e, par des penseurs libertariens (ces anarchistes de droite qui pensent que l&#8217;imp\u00f4t, c&#8217;est du vol) comme une all\u00e9gorie des dangers de l\u2019interventionnisme. En r\u00e9alit\u00e9, elle sert \u00e0 illustrer les aspects existentiels du th\u00e8me principal du livre de Nagel, le conflit entre les points de vue subjectifs et objectifs sur nous-m\u00eames. Il poursuit ainsi\u00a0:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote\"><p>Cet exemple illustre les dangers qu&#8217;il y a \u00e0 combiner des perspectives radicalement distinctes. Ces dangers peuvent prendre de nombreuses formes (\u2026). Lorsqu&#8217;il s&#8217;agit de valeur, la recherche de l\u2019objectivit\u00e9 peut &nbsp;laisser totalement la valeur de c\u00f4t\u00e9. Il se peut que nous atteignions un point de vue tellement \u00e9loign\u00e9 de la perspective de la vie humaine qu&#8217;il ne nous reste plus qu&#8217;\u00e0 observer: rien ne semble avoir une valeur du genre de celle qu&#8217;elle semble avoir de l&#8217;int\u00e9rieur; la seule chose que nous voyons, ce sont des hommes qui d\u00e9sirent, des hommes qui luttent \u2014 des hommes qui \u00e9valuent. Au chapitre VIII, j&#8217;ai mentionn\u00e9 le fait que si nous continuons \u00e0 avancer \u00e0 partir de l&#8217;inclination personnelle vers des valeurs objectives et vers l&#8217;\u00e9thique, il se peut que nous arrivions au nihilisme. Le probl\u00e8me consiste \u00e0 savoir o\u00f9 et comment il faut s\u2019arr\u00eater et il se manifeste dans certaines des questions philosophiques les plus troublantes d&#8217;un point de vue personnel.<\/p><p>La relation embarrassante entre les perspectives int\u00e9rieures et ext\u00e9rieures toutes deux in\u00e9luctables, accro\u00eet la difficult\u00e9 qu\u2019il y a \u00e0 maintenir une attitude coh\u00e9rente vis-\u00e0-vis du fait que nous existons vis-\u00e0-vis de notre mort et du sens ou de l&#8217;importance de notre vie: car une vision d\u00e9tach\u00e9e de notre propre existence, une fois atteinte, n&#8217;est pas facilement int\u00e9gr\u00e9e au point de vue \u00e0 partir duquel la vie est v\u00e9cue. Vu de suffisamment loin, ma naissance semble accidentelle, ma vie sans but et ma mort insignifiante, mais de l&#8217;int\u00e9rieur, l&#8217;id\u00e9e que je n&#8217;aurais jamais pu na\u00eetre me semble presque inconcevable, ma vie monstrueusement importante, et ma mort catastrophique. Bien que les deux points de vue appartiennent clairement \u00e0 une seule personne &#8211; ces probl\u00e8mes ne se poseraient pas s&#8217;il en \u00e9tait autrement &#8211; ils fonctionnent suffisamment ind\u00e9pendamment pour que chacun puisse surprendre l&#8217;autre, comme une identit\u00e9 qui a \u00e9t\u00e9 temporairement oubli\u00e9e (ibid.).<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Selon Nagel, nous sommes oblig\u00e9s de d\u00e9passer le point de vue subjectif, notamment pour des raisons \u00e9thiques : on ne pourrait pas v\u00e9ritablement prendre en compte autrui, ou le prendre en compte de mani\u00e8re impartiale sans prendre du recul et adopter un point de vue objectif.  Mais en d\u00e9passant le point de vue subjectif, on s\u2019expose \u00e0 consid\u00e9rer notre vie de l\u2019ext\u00e9rieur, froidement, d\u2019un point de vue aussi lointain que celui qu\u2019on pose sur cette araign\u00e9e. Et on s\u2019expose, ainsi, \u00e0 trouver notre vie aussi vaine, absurde ou mis\u00e9rable que nous apparait celle de cette araign\u00e9e dans son urinoir (dont l\u2019existence est peut-\u00eatre tip-top, bien s\u00fbr, de son point de vue subjectif \u00e0 elle).   <\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"540\" height=\"667\" src=\"https:\/\/fomblard.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/4a66b-araigneeredon.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-596\" srcset=\"https:\/\/fomblard.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/4a66b-araigneeredon.jpeg 540w, https:\/\/fomblard.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/4a66b-araigneeredon-243x300.jpeg 243w\" sizes=\"(max-width: 540px) 100vw, 540px\" \/><figcaption>Whitman en araign\u00e9e du point de vue (omnisubjectif) de Whitman (Odilon Redon, <em>L&#8217;araign\u00e9e souriante<\/em>, 1881) <\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>\u00c0 cette araign\u00e9e d&#8217;urinoir, de Nagel, il faut opposer, celle, fi\u00e8rement cosmique, que Whitman introduit dans les derni\u00e8res \u00e9ditions de Feuille d\u2019herbe (ici dans la traduction de J. Darras, original et traduction de Gide plus bas)&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote\"><p>PATIENTE SILENCIEUSE L&#8217;ARAIGN\u00c9E<\/p><p>Patiente silencieuse l&#8217;araign\u00e9e,<\/p><p>Je l&#8217;ai vue dans l&#8217;isolement de son petit promontoire,<\/p><p>S\u00e9cr\u00e9ter hors de son corps une infinit\u00e9 de filaments<\/p><p>Avec lesquels elle explorait le grand vide alentour,<\/p><p>N&#8217;en finissant plus de les d\u00e9rouler n&#8217;en finissant plus de<\/p><p>les produire \u00e0 toute allure.<\/p><p>Et toi mon \u00e2me solitaire<\/p><p>O\u00f9 tu es dans l&#8217;infinit\u00e9 des oc\u00e9ans spatiaux qui t&#8217;enserrent, Tu fl\u00e2nes, vas au loin, lan\u00e7ant inlassablement, cherchant les sph\u00e8res auxquelles te connecter,<\/p><p>Le pont tant utile finira bien un jour par \u00eatre cr\u00e9\u00e9, l&#8217;ancre ductile par agripper,<\/p><p>Le fil soyeux de la toile lanc\u00e9 au hasard r\u00e9ussira enfin \u00e0 adh\u00e9rer, toi mon \u00e2me.<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Ce que l&#8217;araign\u00e9e cosmique de Whitman sugg\u00e8re, comme d\u2019ailleurs son projet d\u00e9mocratique frappadingue, c&#8217;est qu\u2019on peut prendre en consid\u00e9ration des personnes ou des choses tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9es de soi sans adopter le point de vue objectif, mais en s\u2019appuyant sur ce que les romantiques et les premiers psychologues ont appel\u00e9 l\u2019empathie et qu&#8217;on peut appeler, plus simplement peut-\u00eatre, une forme d&#8217;amour. L\u2019empathie &#8211;l&#8217;amour&#8211; est une relation contextuelle, subjective et directe  \u00e0 d\u2019autres choses que soi. Elle est un point de vue subjectif centrifuge. On dira que l&#8217;empathie ou l&#8217;amour ne vont jamais bien loin et que leur port\u00e9e, contrairement \u00e0 celle de points de vue plus objectifs,  est limit\u00e9e \u00e0 nos proches. Je ne pense pas que cela soit correct. Il est plus facile, c&#8217;est vrai, d&#8217;englober beaucoup de monde en m\u00eame temps en adoptant un point de vue hyper-objectif similaire \u00e0 celui des sciences naturelles. Les influents philosophes longtermistes (les derniers h\u00e9ritiers de l&#8217;utilitarisme), parviennent ainsi, simplement en prenant beaucoup de recul, \u00e0 consid\u00e9rer sur un pied d&#8217;\u00e9galit\u00e9 toutes les cr\u00e9atures conscientes du pr\u00e9sent et du futur. Mais ils aboutissent alors \u00e0 <a rel=\"noreferrer noopener\" href=\"https:\/\/www.en-attendant-nadeau.fr\/2022\/12\/21\/ethique-futur-macaskill\/\" target=\"_blank\">une morale r\u00e9pugnante<\/a> et impraticable qui justifierait le massacre des neufs dixi\u00e8mes de la (pr\u00e9sente) humanit\u00e9 pour que notre esp\u00e8ce dure plus longtemps. Par ailleurs, et m\u00eame si c&#8217;est difficile, le point de vue subjectif qui sous-tend l&#8217;amour peut embrasser large et t\u00e2cher de s&#8217;\u00e9tendre de plus en plus pour approcher un point de vue non pas objectif, mais &#8220;polysubjectif&#8221;, et m\u00eame, \u00e0 la limite, &#8220;omnisubjectif&#8221;. A quoi ressemble le monde d&#8217;un tel point de vue ? Non pas \u00e0 l&#8217;image objective, d\u00e9sengag\u00e9e que nous en donnent les sciences depuis Galil\u00e9e, qui d\u00e9peint nos vies comme des chandelles absurdes mouch\u00e9es par l\u2019infini glac\u00e9 \u2013 des araign\u00e9es dans un urinoir. Mais peut-\u00eatre de l\u2019Am\u00e9rique des <em>Feuilles d\u2019herbes<\/em> \u2013 et de cette araign\u00e9e qui tisse son fil de bave des oc\u00e9ans aux sph\u00e8res. Ou encore \u00e0 ce que Simone Weil appelle dans <a href=\"https:\/\/teuwissen.ch\/imlift\/wp-content\/uploads\/2013\/07\/Weil-L_Iliade_ou_le_poeme_de_la_force.pdf\">un texte superbe<\/a> sur l&#8217;Illiade, \u00e0 la &#8220;lumi\u00e8re de justice et d&#8217;amour&#8221; qui baigne l&#8217;\u00e9pop\u00e9e d&#8217;Hom\u00e8re. <\/p>\n\n\n\n<p>Si le point de vue subjectif, quand il s&#8217;\u00e9tend gr\u00e2ce \u00e0 l&#8217;amour n&#8217;est pas incompatible avec l&#8217;\u00e9thique (je pense en r\u00e9alit\u00e9 qu&#8217;<a rel=\"noreferrer noopener\" href=\"https:\/\/www.en-attendant-nadeau.fr\/2022\/12\/21\/ethique-futur-macaskill\/\" target=\"_blank\">il est n\u00e9cessaire \u00e0 celle-ci<\/a>), on peut se demander s&#8217;il n&#8217;est pas en conflit avec les sciences. C&#8217;est apr\u00e8s tout le d\u00e9veloppement des sciences modernes, bien plus que l&#8217;\u00e9thique, qui semble avoir promu le point de vue objectif et c&#8217;est d&#8217;elles que se r\u00e9clament la plupart des philosophes (il y en a beaucoup) affirmant que le point de vue subjectif est presque de part en part illusoire vont jusqu&#8217;\u00e0 clamer que <a rel=\"noreferrer noopener\" href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=y4wuaKmqY-g\" target=\"_blank\">nous ne sommes pas r\u00e9ellement conscients<\/a>.  Je crois cependant que la science n&#8217;a rien \u00e0 voir l\u00e0-dedans. En d\u00e9pit de ce qu&#8217;ont pu croire bien des romantiques (cf. par ex. Keats sur Newton d\u00e9tissant l&#8217;arc-en-ciel, Goethe sur les couleurs,<a href=\"https:\/\/fr.wikisource.org\/wiki\/Sonnet_\u00e0_la_science\"> Poe sur la science<\/a>), elle est parfaitement compatible avec l&#8217;id\u00e9e que la r\u00e9alit\u00e9 est telle qu&#8217;elle se pr\u00e9sente \u00e0 nous subjectivement. Ce qui est incompatible avec cette id\u00e9e, c&#8217;est une th\u00e8se m\u00e9taphysique que l&#8217;on peut qualifier de scientiste, une th\u00e8se explicitement formul\u00e9e par Quine dans les ann\u00e9es 60 mais encore tr\u00e8s en vogue, qui pr\u00e9tend que la science est (sans le savoir) une forme un peu brouillonne de m\u00e9taphysique. <\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>TEXTES ORIGINAUX ET AUTRES TRADUCTION<\/p>\n\n\n\n<p>Nagel (1983, extraits du ch. XI pp.208-209)<\/p>\n\n\n\n<p>One Summer more than ten years ago, when I taught at Princeton, a large spider appeared in the urinal of the men\u2019s room in 1879 Hall, a building that houses the Philosophy Department. When the urinal wasn\u2019t in use, he would perch on the metal drain at its base, and when it was, he would try to scramble out of the way, sometimes managing to climb an inch or two up the porcelain wall at a point that wasn\u2019t too wet. But sometimes he was caught, tumbled and drenched by the flushing torrent. He didn\u2019t seem to like it, and always got out of the way if he could. But it was a floor-length urinal with a sunken base and a smooth overhanging lip: he was below floor level and couldn\u2019t get out. Somehow he survived, presumably feeding on tiny insects attracted to the site, and was still there when the fall term began. The urinal must have been used more than a hundred times a day, and always it was the same desperate scramble to get out of the way. His life seemed miserable and exhausting. Gradually our encounters began to oppress me. Of course it might be his natural habitat, but because he was trapped by the smooth porcelain overhang, there was no way for him to get out even if he wanted to, and no way to tell whether he wanted to. None of the other regulars did anything to alter the situation, but as the months wore on and fall turned to winter I arrived with much uncertainty and hesitation at the decision to liberate him. I reflected that if he didn\u2019t like it on the outside, or didn\u2019t find enough to eat, he could easily go back. So one day toward the end of the term I took a paper towel from the wall dispenser and extended it to him. His legs grasped the end of the towel and I lifted him out and deposited him on the tile floor. He just sat there, not moving a muscle. I nudged him slightly with the towel, but nothing happened. I pushed him an inch or two along the tiles, right next to the urinal, but he still didn\u2019t respond. He seemed to be paralyzed. I felt uneasy but thought that if he didn\u2019t want to stay on the tiles when he came to, a few steps would put him back. Meanwhile he was close to the wall and not in danger of being trodden on. I left, but when I came back two hours later he hadn\u2019t moved. The next day I found him in the same place, his legs shrivelled in that way characteristic of dead spiders. His corpse stayed there for a week, until they finally swept the floor.<\/p>\n\n\n\n<p>It illustrates the hazards of combining perspectives that are radically<br>distinct. Those hazards take many forms; in this final chapter I shall<br>describe some that arise in connection with our attitude toward our own<br>lives.<br>The pursuit of objectivity with respect to value runs the risk of leaving<br>value behind altogether. We may reach a standpoint so removed from<br>the perspective of human life that all we can do is to observe: nothing<br>seems to have value of the kind it appears to have from inside, and all<br>we can see is human desires, human striving-human valuing, as an<br>activity or condition. In chapter 8 I alluded to the fact that if we continue<br>along the path that leads from personal inclination to objective<br>values and ethics, we may fall into nihilism. The problem is to know<br>where and how to stop, and it shows itself in some ofthe more personally<br>disturbing questions of philosophy.<br>The uneasy relation between inner and outer perspectives, neither of<br>which we can escape, makes it hard to maintain a coherent attitude<br>toward the fact that we exist at all, toward our deaths, and toward the<br>meaning or point of our lives, because a detached view of our own existence,<br>once achieved, is not easily made part of the standpoint from<br>life is lived. From far enough outside my birth seems accidental,<br>my life pointless, and my death insignificant, but from inside my never<br>having been born seems nearly unimaginable, my life monstrously<br>important, and my death catastrophic. Though the two viewpoints<br>clearly belong to one person-these problems wouldn&#8217;t arise if they<br>didn&#8217;t-they function independently enough so that each can come as<br>something of a surprise to the other, like an identity that has been temporarily<br>forgotten.<\/p>\n\n\n\n<p>SANS BRUIT PATIENTE UNE ARAIGNEE (traduction Gide)<\/p>\n\n\n\n<p><em>Sans bruit, patiente, une araign\u00e9e\u2026<\/em><em><br>J\u2019ai remarqu\u00e9 l\u2019endroit o\u00f9 elle se tenait sur un petit promontoire,<br>J\u2019ai remarqu\u00e9 la fa\u00e7on dont, pour explorer l\u2019immense vide alentour,<br>Elle projetait filament apr\u00e8s filament hors d\u2019elle-m\u00eame,<br>Sans cesse les d\u00e9vidant, sans cesse inlassablement les d\u00e9p\u00eachant,<\/em><em><\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Et toi, mon \u00e2me, l\u00e0 o\u00f9 tu te tiens,<\/em><em><br>Entour\u00e9e, d\u00e9tach\u00e9e, dans des oc\u00e9ans infinis d\u2019espaces,<br>Sans m\u00e9ditant, te hasardant, lan\u00e7ant, cherchant les sph\u00e8res \u00e0 quoi te rattacher,<br>Jusqu\u2019\u00e0 ce que le pont dont tu auras besoin soit jet\u00e9, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019ancre ductile tienne bon,<br>Jusqu\u2019\u00e0 le fil soyeux que tu lances s\u2019accroche quelque part, \u00f4 mon \u00e2me.<\/em><em><\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>(Feuilles d\u2019herbe (1862-63)<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Et ce point de vue subjectif sur d\u2019autres choses que soi, lorsqu\u2019il s\u2019\u00e9tend le plus possible, ne s\u2019approche pas de la vision objective, d\u00e9sengag\u00e9e, galil\u00e9enne de monde qui d\u00e9peint nos vies comme des chandelles absurdes mouch\u00e9es par l\u2019infini glac\u00e9 \u2013 des araign\u00e9es dans un urinoir. Mais peut-\u00eatre de l\u2019Am\u00e9rique des Feuilles d\u2019herbes \u2013 et de cette araign\u00e9e qui tisse son fil de bave des oc\u00e9ans aux sph\u00e8res.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":584,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"jetpack_post_was_ever_published":false,"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":true,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","enabled":false}}},"categories":[2,4],"tags":[],"jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/fomblard.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/68573-redonaraigneepleure.jpg","jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/paQFcA-9v","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/fomblard.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/589"}],"collection":[{"href":"https:\/\/fomblard.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/fomblard.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/fomblard.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/fomblard.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=589"}],"version-history":[{"count":11,"href":"https:\/\/fomblard.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/589\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":603,"href":"https:\/\/fomblard.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/589\/revisions\/603"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/fomblard.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/584"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/fomblard.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=589"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/fomblard.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=589"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/fomblard.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=589"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}