{"id":498,"date":"2020-11-23T12:20:42","date_gmt":"2020-11-23T11:20:42","guid":{"rendered":"http:\/\/fomblard.fr\/?p=498"},"modified":"2020-11-24T09:36:01","modified_gmt":"2020-11-24T08:36:01","slug":"498","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/fomblard.fr\/index.php\/2020\/11\/23\/498\/","title":{"rendered":"Catsplaining Poetry"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Souvent, j\u2019ai la flemme de lire les essais fran\u00e7ais qui me tentent. Trop longs, parfois  complaisants avec leurs propres obscurit\u00e9s ou leur syntaxe alambiqu\u00e9e, complaisants, aussi, avec certains jeux de connivence et d&#8217;autorit\u00e9. J\u2019ai toujours appr\u00e9ci\u00e9, par ailleurs, qu\u2019on m\u2019explique les choses en les simplifiant un peu, comme on les expliquerait \u00e0 son chat ou \u00e0 son chien. Et puis, ma connaissance de l\u2019histoire toute r\u00e9cente de la po\u00e9sie fran\u00e7aise ne d\u00e9passe pas celle de mon chien. Alors quand j\u2019ai vu que le po\u00e8te \/ romancier \/ philosophe \/ critique Pierre Vinclair, dont j\u2019avais beaucoup appr\u00e9ci\u00e9 les sonnets et dont j\u2019avais envie de lire les \u00e9crits de po\u00e9tique depuis un moment, signait un petite histoire de la po\u00e9sie fran\u00e7aise en anglais adress\u00e9e au public de Singapour, j\u2019ai bondi sur l\u2019occasion en ronronnant par anticipation.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019ai pas \u00e9t\u00e9 d\u00e9\u00e7u. Il s\u2019agit d\u2019un livre limpide, audacieux, g\u00e9n\u00e9reux, personnel et profond qui introduit le lecteur, par le chemin de l\u2019histoire, \u00e0 la po\u00e9sie contemporaine fran\u00e7aise. D\u2019un livre dont on a envie de remercier son auteur. Hold the Line atteint parfaitement son but \u2014 il m\u2019a m\u00eame donn\u00e9 envie de relire des po\u00e8tes qui m\u2019ont beaucoup agac\u00e9 il y a longtemps, et de lire s\u00e9rieusement les exp\u00e9rimentations r\u00e9flexives d\u2019autres po\u00e8tes dont la simple approche suffisait \u00e0 m\u2019assommer. Il regorge de tr\u00e8s bonnes choses pour nourrir la pens\u00e9e. Il permet notamment de mettre des mots et des id\u00e9es sur des choses que l&#8217;on ne faisait que pressentir (je pense, par exemple, \u00e0 la pr\u00e9sentation du symbolisme et de sa descendance imm\u00e9diate). M\u00eame les allusions sp\u00e9cifiquement destin\u00e9es aux Singapouriens sont utiles, dans la mesure o\u00f9 elles donnent du recul et permettent de situer la po\u00e9sie dans un contexte plus large.<\/p>\n\n\n\n<p> La th\u00e8se fondamentale de Pierre Vinclair est :<\/p>\n\n\n\n<ul><li>Que la po\u00e9sie, m\u00eame lorsqu\u2019elle est en prose, est d\u00e9finie par le vers (\u201cwhat link is there, if any, between all the things we call poetry? (\u2026) The answer is deceptively simple: all poetry is line\u201d).<\/li><li>Que le vers pose un v\u00e9ritable probl\u00e8me m\u00e9taphysique qui est celui du foss\u00e9 entre le v\u00e9hicule du langage (le son ou l\u2019encre, m\u00eame si Pierre Vinclair se focalise sur le son) et son contenu (sa signification au sens large, qui peut inclure ce qui est d\u00e9not\u00e9). Le vers pose ce probl\u00e8me, car il introduit, ou peut introduire des coupes dans le v\u00e9hicule l\u00e0 o\u00f9 il n\u2019y a pas de coupe dans le contenu.<\/li><li>Que ce probl\u00e8me, cach\u00e9 aux classiques, a \u00e9t\u00e9 r\u00e9v\u00e9l\u00e9 par Mallarm\u00e9 et Rimbaud , donnant lieu \u00e0 une crise de la po\u00e9sie, la crise du vers.<\/li><li>Que l\u2019histoire de la po\u00e9sie depuis Mallarm\u00e9, d\u2019Apollinaire \u00e0 Ivar Ch\u2019Vavar, St\u00e9phane Bouquet et Sophie Loizeau en passant par le surr\u00e9alisme, l\u2019Oulipo, Ponge ou l\u2019objectivisme exp\u00e9rimental d\u2019Anne-Marie Albiach, peut-\u00eatre comprise comme une suite de r\u00e9actions \u00e0 ou de tentatives de r\u00e9solution de cette crise.<\/li><\/ul>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Cette th\u00e8se est tr\u00e8s f\u00e9conde, notamment parce qu\u2019elle permet de relier l\u2019histoire r\u00e9cente de la po\u00e9sie \u00e0 une histoire intellectuelle globale et au d\u00e9veloppement de ce qu\u2019on a appel\u00e9 le postmodernisme. Elle est aussi rassurante pour les po\u00e8tes qui peuvent se dire qu\u2019ils prennent part, avec leurs bouts de ficelles et leurs petits po\u00e8mes, \u00e0 d\u2019imposants probl\u00e8mes m\u00e9taphysiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Aux cinq premiers chapitres, o\u00f9 se d\u00e9ploie l\u2019analyse historique, s\u2019en ajoute un sixi\u00e8me, o\u00f9 Pierre Vinclair pr\u00e9sente les cinq dimensions de sa propre po\u00e9tique. Ce chapitre est tr\u00e8s personnel, mais il est aussi tr\u00e8s g\u00e9n\u00e9reux. Pierre Vinclair se mouille pour faire avancer la po\u00e9sie. Les cinq dimensions de sa po\u00e9tique sont en effet autant de questions (concernant le rejet du vers libre, le r\u00f4le de l\u2019exp\u00e9rience subjective et du \u00abdiscours\u00bb, la na\u00efvet\u00e9 ou la r\u00e9flexivit\u00e9 du po\u00e8te et son \u00ab&nbsp;adresse&nbsp;\u00bb) avec lesquelles bien des po\u00e8tes contemporains bataillent plus ou moins explicitement, et les r\u00e9ponses honn\u00eates, parfois h\u00e9sitantes, que leur donne Pierre Vinclair sont toutes \u00e9clairantes et utiles.<\/p>\n\n\n\n<p>Pierre Vinclair reconna\u00eet aussi modestement, dans ce dernier chapitre, que son histoire de la po\u00e9sie est peut-\u00eatre plus personnelle qu\u2019objective. Il n\u2019a par ailleurs pas le temps dans un ouvrage si concis de la d\u00e9fendre contre de nombreuses objections. Je voudrais cependant rapporter deux questions que je me suis pos\u00e9es en le lisant et qui ont persist\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>La premi\u00e8re concerne la d\u00e9finition de la po\u00e9sie par le vers. Cette d\u00e9finition a le m\u00e9rite de tout de suite signaler ce qui diff\u00e9rencie la po\u00e9sie des autres arts. Je me suis demand\u00e9 si cela permettait de rendre compte de l&#8217;unit\u00e9 entre les arts et de la mani\u00e8re dont on peut on peut retrouver la distinction entre prose et po\u00e9sie dans diff\u00e9rents arts (les films de Tarkovsky ou Godard sont plus po\u00e9tiques que ceux de Nolan). Apr\u00e8s en avoir discut\u00e9 avec Pierre Vinclair, je pense que cela peut marcher :  il faudra d\u00e9finir les autres arts par la mani\u00e8re dont ils questionnent le lien entre leur v\u00e9hicule (le corps pour la danse, les distributions de couleurs pour la peinture, les instruments pour la musique) et leur contenu, et ajouter que plus ce questionnement est pr\u00e9gnant ou manifeste, plus il y a de po\u00e9sie. Je me demande cependant  si cela ne risque pas de classifier comme po\u00e9tique des oeuvres, cin\u00e9matiques par exemple, qui sont simplement plus r\u00e9flexives, plus philosophiques ou plus opaques (je ne trouve pas Derrida ou le dernier Heidegger bien po\u00e9tiques, m\u00eame lorsque leurs styles exprime de tels questionnements). A contrario, il me semble qu&#8217;il existe une po\u00e9sie dont l&#8217;enjeu se situe tr\u00e8s loin de la crise du vers, par exemple une po\u00e9sie religieuse et mystique, ou une po\u00e9sie de la pens\u00e9e, pr\u00e9sente dans les koans ou certains po\u00e8mes n\u00e9oclassiques de Szymborska (elle se revendique elle-m\u00eame du classicisme dans plusieurs po\u00e8mes) qui <a href=\"https:\/\/fomblard.fr\/index.php\/2019\/07\/01\/417\/\">joue parfois avec les id\u00e9es<\/a> et ce qu&#8217;elles peuvent viser plus ou moins confus\u00e9ment, plut\u00f4t qu&#8217;avec le support de mots et de sons qui permet de les exprimer, qui reste ici parfaitement transparent. <\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Par ailleurs, m\u00eame si je dois avouer que ma connaissance est ici tr\u00e8s limit\u00e9e, je me demande si la lecture que fait Pierre Vincair de l\u2019histoire de la po\u00e9sie fran\u00e7aise ne tend pas \u00e0 la surintellectualiser, et \u00e0 en n\u00e9gliger, par ce biais, tout un pan, qu\u2019on peut dire populaire, mineure ou m\u00eame brute (comme on parle d\u2019art brut). Je pense \u00e0 une tradition qui a nourri la chanson fran\u00e7aise (par exemple Jammes, Richepin) et qui, des chants traditionnels au RAP en passant par Brassens et Barbara, a \u00e9t\u00e9 nourrie par elle. Je pense aussi \u00e0 des po\u00e8tes dont l\u2019influence am\u00e9ricaine servit, non pas tant \u00e0 d\u00e9velopper des exp\u00e9rimentations formelles pour r\u00e9soudre la crise du vers qu\u2019\u00e0 se lib\u00e9rer du poids de l\u2019histoire de la po\u00e9sie et de ses probl\u00e8mes m\u00e9taphysiques. Brautigan, par exemple, aimait certes \u00e9norm\u00e9ment Williams, mais il semble n\u2019\u00eatre parvenu \u00e0 \u00e9crire qu\u2019en se moquant gentiment de la tradition qui l\u2019intimidait pour s\u2019en d\u00e9tacher (cf. ses premiers po\u00e8mes sur Baudelaire) et en s\u2019autorisant ainsi \u00e0 n\u2019\u00eatre qu\u2019un po\u00e8te (selon ses propres termes) mineur.<\/p>\n\n\n\n<p>Pierre Vinclair est certainement conscient de cet \u00e9cueil. Il insiste \u00e0 plusieurs reprises sur les risques d\u2019une po\u00e9sie \u00e9litiste, illisible et sans public (son texte est par ailleurs particuli\u00e8rement accessible, tout comme certains les po\u00e8mes que j\u2019ai lu de lui) et sur le caract\u00e8re subjectif de ses choix. Il est toujours un peu trop facile, du reste, de reprocher \u00e0 une anthologie ou une histoire litt\u00e9raire d\u2019avoir oubli\u00e9 tel ou tel auteur. Je voudrais toutefois pousser cette critique un peu plus loin dans la mesure o\u00f9 je pense qu\u2019elle correspond au v\u00e9cu d\u2019un certain nombre de lecteurs qui se sont d\u00e9tourn\u00e9s de la po\u00e9sie fran\u00e7aise des ann\u00e9es soixante-dix aux ann\u00e9es quatre-vingt-dix la plus diffus\u00e9e pour aller lire une po\u00e9sie \u00e9trang\u00e8re plus accessible et moins r\u00e9flexive, ou des po\u00e8tes fran\u00e7ais ultra-confidentiels. Je voudrais pousser cette critique un peu plus loin, surtout, parce qu\u2019elle pointe, je pense, vers une question int\u00e9ressante relative \u00e0 la \u00ab&nbsp;crise du vers&nbsp;\u00bb.  En s\u2019en tenant \u00e0 lecture de Pierre Vinclair, et en se rapportant donc \u00e0 la crise du vers, on pourrait dire que la po\u00e9sie \u00e0 laquelle je fais r\u00e9f\u00e9rence n\u2019a pas cherch\u00e9 \u00e0 r\u00e9soudre cette crise, mais plut\u00f4t \u00e0 nier sa pertinence, \u00e0 la dissoudre ou simplement \u00e0 l\u2019ignorer. Et on pourrait ici faire une analogie avec la mani\u00e8re dont certains philosophes ont tout bonnement rejet\u00e9 les probl\u00e8mes m\u00e9taphysiques ou \u00e9pist\u00e9mologiques sur lesquels le postmodernisme s\u2019est construit (je pense \u00e0 G.E. Moore, \u00e0 certains \u00e9crits de Wittgenstein et de Russell, \u00e0 d\u2019autres, plus r\u00e9cents, de Kripke, Armstrong, Lewis ou Mike Martin, et plus g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 toute une traduction r\u00e9aliste, raisonnablement rationaliste et anti-sceptique). Pierre Vinclair mentionne, c\u2019est vrai, le r\u00f4le des chansons dans la po\u00e9sie d\u2019Appolinaire. Il se r\u00e9f\u00e8re aussi, dans la cinqui\u00e8me partie, \u00e0 l\u2019influence de l\u2019Am\u00e9rique sur une conception \u00abd\u00e9mocratique\u00bb de la po\u00e9sie. Mais il pr\u00e9tend (et c\u2019est plausible en ce qui concerne les po\u00e8tes qu\u2019il consid\u00e8re) que ceux qui c\u00e8dent \u00e0 cette influence d\u00e9mocratique am\u00e9ricaine se soucient toujours de la crise du vers \u2014 ils s\u2019en accommoderaient juste (\u201cIt doens\u2019t mean that poets are no longer concerned with Rimbaud\u2019s and Mallarm\u00e9\u2019s problems [s.c. la crise du vers]; beyond trying to overcome them with radical solutions, they are willing to live in the trouble of these unsolvable problems\u201d.) Je me demande (et ce n\u2019est pas une figure de style, je m\u2019y connais infiniment bien moins que Pierre Vinclair sur le sujet, je me demande vraiment) s\u2019il ne manque pas, par cette affirmation, non seulement bien des po\u00e8tes, mais peut-\u00eatre aussi une mani\u00e8re int\u00e9ressante (et pourquoi pas profonde) de r\u00e9agir \u00e0 la crise du vers en la rejetant. Est-ce que les po\u00e8mes de (un peu au hasard de mes r\u00e9centes lectures) Thomas Vinau, Emanuel Campo, Jules Mougin, M\u00e9lanie Leblanc, Roger Lahu, de Fran\u00e7ois de Corni\u00e8re, d\u2019Albane Gell\u00e9, de Florentine Rey sont marqu\u00e9s d\u2019un souci de l\u2019impossibilit\u00e9 suppos\u00e9e pour les mots d\u2019atteindre ce qu\u2019ils cherchent \u00e0 d\u00e9signer ? Et s\u2019ils le sont effectivement, n\u2019est-il pas temps de concevoir une po\u00e9sie lib\u00e9r\u00e9e de ce souci, parfaitement r\u00e9aliste, na\u00efve et apais\u00e9e ? Ces questions n&#8217;enl\u00e8vent absolument rien, encore une fois, aux grandes qualit\u00e9s de ce petit livre et, je pense, \u00e0 son utilit\u00e9. Je suis au contraire reconnaissant d&#8217;avoir eu, par cette lecture, l&#8217;occasion de me les poser.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><em>Hold the Line<\/em>: (An Essay on Poetry) between France and Singapore, Farisbooks.<\/p>\n\n\n\n<p>(Je remercie Pierre Vinclair pour ses retours sur une premi\u00e8re version de cette recension).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Souvent, j\u2019ai la flemme de lire les essais fran\u00e7ais qui me tentent. Trop longs, parfois complaisants avec leurs propres obscurit\u00e9s ou leur syntaxe alambiqu\u00e9e, complaisants, aussi, avec certains jeux de connivence et d&#8217;autorit\u00e9. 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