{"id":417,"date":"2019-07-01T08:44:05","date_gmt":"2019-07-01T06:44:05","guid":{"rendered":"http:\/\/fomblard.fr\/?p=417"},"modified":"2021-01-15T10:13:11","modified_gmt":"2021-01-15T09:13:11","slug":"417","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/fomblard.fr\/index.php\/2019\/07\/01\/417\/","title":{"rendered":"La po\u00e9sie comme jeu \u00a0"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Il existe une longue tradition,&nbsp; remontant au moins \u00e0 Kant et \u00e0 Schiller et se poursuivant aujourd\u2019hui avec le travail de Kendall Walton, qui assimile l\u2019art \u2014 son appr\u00e9ciation, sa production ou les deux \u2014 \u00e0 une forme de jeu. Je ne suis pas certain qu&#8217;une d\u00e9finition de l\u2019art comme jeu soit tout \u00e0 fait satisfaisante \u2014 les artistes sont pass\u00e9s ma\u00eetre dans la confection de contre-exemples \u00e0 toute tentative d\u2019enfermement dans une d\u00e9finition \u2014&nbsp; mais je pense qu\u2019elle peut, au moins dans le cas de la po\u00e9sie, se r\u00e9v\u00e9ler sinon exacte, au moins assez \u00e9clairante. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong> Jouer \u00e0 un jeu et jouer tout court<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Le jeu se distingue des activit\u00e9s ordinaires par une inversion singuli\u00e8re de la fin et des moyens. Quand je cours pour attraper mon train, je ne joue pas. Je joue par contre lorsque je fais mine de vouloir attraper mon train (ou arriver le plus rapidement possible \u00e0 tel ou tel endroit) pour le plaisir de courir.&nbsp; Plus g\u00e9n\u00e9ralement jouer, c\u2019est faire comme si on souhaitait atteindre un but pour l&#8217;int\u00e9r\u00eat non pas de ce but lui-m\u00eame, mais des moyens d\u00e9ploy\u00e9s pour chercher \u00e0 l&#8217;atteindre. Les jeux peuvent \u00eatre con\u00e7us comme de tels buts arbitraires complexes rigides et codifi\u00e9s : placer le ballon dans des cages sans le prendre \u00e0 la main, sans\u2026 etc., trouver la r\u00e9ponse \u00e0 une charade\u2026 On peut aussi jouer sans jouer \u00e0 un jeu, jouer intransitivement pour ainsi dire. Songez au chaton qui mordille votre main ou bondit sur un morceau de ficelle, ou encore \u00e0 l\u2019enfant qui joue avec une balle.&nbsp; Dans des cas comme ceux-l\u00e0,&nbsp; le joueur fait encore mine de vouloir atteindre un but pour l\u2019int\u00e9r\u00eat des moyens qu\u2019on d\u00e9ploie vers lui, simplement ce but n\u2019est pas rigide, complexe et codifi\u00e9, et il peut facilement changer d\u2019un moment \u00e0 l\u2019autre.&nbsp; On&nbsp; dira peut-\u00eatre que cette d\u00e9finition exclue \u00e0 tort les joueurs professionnels ou les jeux d\u2019argent qui visent tous deux un but au del\u00e0 du jeu. Mais il faut, je pense, distinguer le but qu\u2019on a pour commencer \u00e0 jouer, du but qui est le n\u00f4tre quand on est en train de jouer. M\u00eame s\u2019il s\u2019inscrit&nbsp; \u00e0 Roland-Garros pour la gloire ou l\u2019argent, lorsqu\u2019il est en train d\u2019affronter son adversaire, le tennisman professionnel ne vise plus ces fins ext\u00e9rieures mais le plaisir de jouer. Du moins est-ce le cas s\u2019il joue authentiquement et fait plus que \u00ab&nbsp;participer \u00e0 un jeu&nbsp;\u00bb \u2014 ce qui arrive aussi, vraisemblablement, \u00e0 certains professionnels. M\u00eame si on choisit de s\u2019y livrer tr\u00e8s s\u00e9rieusement, le jeu agit comme un cercle magique (l\u2019expression est de Huyzinga) qui tend \u00e0&nbsp; court-circuiter les buts ext\u00e9rieurs.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Une autre objection int\u00e9ressante repose sur certains rites qui sont accomplis sans que leurs participants croient r\u00e9ellement \u00e0 leurs roles revendiqu\u00e9s. Le culte des anc\u00eatres, \u00e9tait \u00e0 l\u2019origine, en Chine rendu dans l\u2019espoir d\u2019apaiser l\u2019esprit de ceux-ci. La tradition confuc\u00e9enne insiste cependant sur l\u2019ind\u00e9pendance du rite vis-\u00e0-vis des croyances : m\u00eame si les esprits n\u2019existent pas, il faut proc\u00e9der \u00e0 ces rites et faire comme s\u2019ils existaient. Les rites confuc\u00e9ens semblent ainsi \u00eatre un jeu en notre sens : on fait comme si on voulait atteindre tel but (apaiser les esprits des anc\u00eatres) pour l\u2019int\u00e9r\u00eat des activit\u00e9s ainsi d\u00e9ploy\u00e9es. Est-ce g\u00eanant ? Je ne crois pas : je pense qu\u2019on peut admettre que ces rites sont une forme de jeu, f\u00fbt-ce un jeu s\u00e9rieux, un jeu auquel on choisit de se livrer dans un but externe et cons\u00e9quent.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong> La po\u00e9sie comme jeu<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Revenons \u00e0 la po\u00e9sie. On \u00e9crit ordinairement pour relater un fait, s\u2019engager, payer ses imp\u00f4ts, interroger, admonester, f\u00e9liciter ou rassurer, exprimer ses sentiments ou d\u00e9clarer sa flamme, interdire une action, etc. Ecrire de la po\u00e9sie c\u2019est faire mine de faire ces choses-l\u00e0 pour l\u2019int\u00e9r\u00eat des moyens qu\u2019on y d\u00e9ploie. Dans la po\u00e9sie classique les buts ludiques sont fixes, rigides et codifi\u00e9s : on joue au jeu du sonnet de la ballade ou du haiku. Dans la po\u00e9sie moderne on tend \u00e0 jouer de mani\u00e8re intransitive, comme un chaton. <\/p>\n\n\n\n<p>Il y a une objection \u00e9vidente \u00e0 cette th\u00e9orie \u00e0 laquelle je ne r\u00e9pondrai qu\u2019\u00e0 la fin : lorsqu\u2019on \u00e9crit de la po\u00e9sie, on ne fait pas seulement mine d\u2019\u00e9crire ou de dire quelque chose : on \u00e9crit v\u00e9ritablement, on, dit v\u00e9ritablement quelque chose et c\u2019est souvent bien pour cela qu\u2019on se lance dans la r\u00e9daction d\u2019un po\u00e8me. C\u2019est vrai, mais nous verrons bient\u00f4t que cela n\u2019est pas incompatible avec l\u2019id\u00e9e qu\u2019\u00e9crire un po\u00e8me, c\u2019est d\u2019abord jouer.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Po\u00e8mes de mots, po\u00e8mes d\u2019images, po\u00e8mes d\u2019id\u00e9es<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Comment dit-on quelque chose lorsqu\u2019on \u00e9crit ? La r\u00e9ponse la plus simple est : en alignant des mots. \u00c0 juste titre la tradition herm\u00e9neutique a singuli\u00e8rement complexifi\u00e9 cette r\u00e9ponse en distinguant, pour les textes les plus denses, plusieurs niveaux de signification (et corr\u00e9lativement d\u2019\u00e9criture et de lecture). Au niveau mat\u00e9riel des mots, s\u2019ajoute non pas une, mais une multiplicit\u00e9 de strates s\u00e9mantiques (les sens all\u00e9goriques topologiques et analogiques pour la lecture\u00a0 du nouveau testament, l\u2018analyse iconographique et iconologique de la \u201clecture\u201d des oeuvres d\u2019art selon Panofsky, les images d\u2019un discours, leur signification superficielle et leur sens profond, etc.). On consid\u00e8re classiquement que les niveaux inf\u00e9rieurs comme ind\u00e9pendants des niveaux sup\u00e9rieurs qu\u2019ils fondent, et m\u00eame si cette ind\u00e9pendance peut \u00eatre contest\u00e9e (je pense notamment aux travaux\u00a0 de Goodman) et si je vais d\u00e9fendre que la po\u00e9sie la subvertit, elle constitue une id\u00e9alisation acceptable pour d\u00e9marrer mon propos.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;Si dire ou \u00e9crire quelque chose fait intervenir comme moyens, non seulement des mots mais plusieurs niveaux de sens, en jouant \u00e0 \u00e9crire on pourra faire mine de dire quelque chose pour jouer avec les mots \u2014 les jeux avec les mots incluent les jeux de mots, mais bien entendu ne s\u2019y limitent nullement, les rimes et les allit\u00e9rations, le rythme choisis sont des exemples de jeux avec les mots. &nbsp; Mais on pourra aussi faire mine de dire quelque chose pour jouer avec le niveau de sens inf\u00e9rieur. Comme il y a des po\u00e8tes de mots, qui insistent sur l\u2019importance de la langue au risque parfois de f\u00e9tichiser la forme, Il y aura ainsi des po\u00e8tes (ou au moins des po\u00e8mes) d\u2019images : qui jouent avec les images quitte \u00e0 n\u00e9gliger, relativement du moins, la mat\u00e9rialit\u00e9 des mots avec lesquels ces images sont construites.&nbsp; Il y aura \u00e9galement des po\u00e8mes d\u2019id\u00e9es qui jouent avec les id\u00e9es du p\u00e9nulti\u00e8me niveau de sens \u2014 en inventant par exemple des paradoxes, ceux-ci \u00e9tant un paradigme de jeu d\u2019id\u00e9es \u2014 quitte \u00e0 n\u00e9gliger, relativement du moins, le mat\u00e9rialit\u00e9 des mots et les images par lesquelles ces jeux d\u2019id\u00e9es sont mis en place.&nbsp; Milosz a dit de Szymborska&nbsp; qu\u2019elle renouait avec la grande po\u00e9sie philosophique. C\u2019est vrai. Je pense qu\u2019on peut aussi dire que beaucoup de ses po\u00e8mes sont des po\u00e8mes d\u2019id\u00e9es. Il y a pareillement une r\u00e9jouissante po\u00e9sie d\u2019id\u00e9e dans la prose th\u00e9orique de Chesterton. Bien entendu po\u00e8mes et po\u00e8tes peuvent jouer \u00e0 la fois avec les mots les images et les id\u00e9es, et refuser de privil\u00e9gier quelque niveau que ce soit. Je pense malgr\u00e9 tout que cette distinction entre la po\u00e9sie de mots, d\u2019images et d\u2019id\u00e9es est \u00e9clairante, et qu\u2019elle permet de dresser un rep\u00e8re&nbsp; o\u00f9 situer la plupart des po\u00e8mes. Personnellement, j\u2019ai tendance \u00e0 voir les mots comme de simples outils et \u00e0 regretter qu\u2019on ne puisse pas communiquer de mani\u00e8re bien plus riche et directe, d\u2019esprit \u00e0 esprit, sans avoir \u00e0 passer par le language et son&nbsp; faible d\u00e9bit informationnel (le language, pour le dire vite, c\u2019est moins bon que la 3G). Je privil\u00e9gie les jeux&nbsp; d\u2019id\u00e9es, et secondairement d\u2019images. Les po\u00e8mes de mon ami Felix O\u2019Connor me semblent privil\u00e9gier les jeux d\u2019image et, secondairement, d\u2019id\u00e9es. Les performeurs privil\u00e9gient souvent les jeux avec les mots. De mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale lorsqu\u2019un certain niveau de sens vise la transparence on peut conjecturer que le po\u00e8te ne cherche pas \u00e0 jouer avec. Les po\u00e8mes de Carver de Fran\u00e7ois de Corni\u00e8re ou de Ron Padgett, dont la langue est aussi limpide qu\u2019une figure g\u00e9om\u00e9trique, et s\u2019efface derri\u00e8re ce qu\u2019elle montre, me semblent ainsi d\u00e9valuer le jeu avec la langue, au profit des niveaux sup\u00e9rieurs, etc.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong> Quel terrain de jeu ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Revenons maintenant \u00e0 l\u2019objection principale contre la th\u00e9orie de la po\u00e9sie comme jeu : les po\u00e8mes ne font pas semblant de dire quelque-chose, ils disent quelque chose. Corr\u00e9lativement, l\u2019\u00e9criture po\u00e9tique peut \u00eatre une activit\u00e9&nbsp; grave et si certains po\u00e8mes regorgent d\u2019humour et de marques ludiques, ce n\u2019est certainement pas le cas de tous. Je r\u00e9pondrai \u00e0 cette objection par deux affirmations et par une interrogation \u00e9merveill\u00e9e. La premi\u00e8re affirmation c\u2019est qu\u2019il y existe, nous l\u2019avons vu, des jeux s\u00e9rieux, des jeux auxquels on commence \u00e0 jouer pour des raisons s\u00e9rieuses, mais qui restent des jeux malgr\u00e9 tout. La seconde affirmation c\u2019est qu\u2019il y a peut-\u00eatre des circonstances ou en faisant mine de faire X on fait vraiment X, des circonstances ou en faisant mine de d\u00e9clarer sa flamme on d\u00e9clare effectivement sa flamme et que les po\u00e8mes rel\u00e8vent souvent de ces circonstances-l\u00e0. La question \u00e9merveill\u00e9e c\u2019est : comment doit-\u00eatre le monde et que doit \u00eatre la parole pour faire qu\u2019en jouant \u00e0 faire semblant de dire quelque chose on le dise vraiment \u2014 f\u00fbt-ce d\u2019une mani\u00e8re \u00e9trange ? Ou pire : comment doivent \u00eatre la parole et le monde pour que faire mine de dire X soit parfois le meilleur moyen de le dire en effet, et le meilleur moyen,&nbsp; pour ses lecteurs, de bien comprendre ce qu\u2019il dit  ? Faut-il que l\u2019univers soit pour de vrai,  un immense terrain de jeu o\u00f9 nous sommes tomb\u00e9s ?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>R\u00e9f\u00e9rences :&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Sur les jeux (mais pas le jeu en g\u00e9n\u00e9ral, sur les <em>games<\/em> par sur <em>playing<\/em>) je conseille le joyeux, charmant, spirituel et enthousiasmant dialogue de Bernard Suits (1978) :&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<ul><li><em>The Grasshopper: Games, Life and Utopia<\/em><\/li><\/ul>\n\n\n\n<p>Milosz sur Szymborska :&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<ul><li><a href=\"https:\/\/www.nybooks.com\/articles\/1996\/11\/14\/on-szymborska\/\">https:\/\/www.nybooks.com\/articles\/1996\/11\/14\/on-szymborska\/<\/a><\/li><\/ul>\n\n\n\n<p>Sur les rites confuc\u00e9ens :<\/p>\n\n\n\n<ul><li>Herbert Fingarette (1972) <em>Confucius, Du sacr\u00e9 au profane<\/em>, traduit en 2004 aux Presses Universitaires de Montr\u00e9al.<\/li><\/ul>\n\n\n\n<p>Deux classiques, enfin, sur le parall\u00e8le entre l\u2019art et le jeu :&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<ul><li><em>Lettres sur l\u2019\u00e9ducation esth\u00e9tique de l\u2019homme<\/em>, de Schiller<\/li><li><em>Mimesis as make-believ<\/em>e, de Kendall Walton (1990) chez Harvard University Press<\/li><\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il existe une longue tradition,&nbsp; remontant au moins \u00e0 Kant et \u00e0 Schiller et se poursuivant aujourd\u2019hui avec le travail de Kendall Walton, qui assimile l\u2019art \u2014 son appr\u00e9ciation, sa production ou les deux \u2014 \u00e0 une forme de jeu. 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